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L'Afghanistan est notre histoire à tous
Entretien avec Nadeem Aslam - (La Vaine attente, Points Seuil, Août 2010)


- Nadeem Aslam, La Vaine attente, Seuil (Points), Août 2010, 475 p., 7.50 €, ISBN : 978-2-7578-1949-4

Première publication française en août 2009 (Seuil)

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Parutions.com : D’où vous est venue l’idée de ce roman ?

Nadeem Aslam : Ah oui, l’idée…. Je viens du Pakistan et l’Afghanistan est à la porte juste à côté. Donc, tout ce qui peut arriver en Afghanistan affecte le Pakistan. L’idée de départ pourrait donc être celle-ci : il se passait quelque chose juste à côté et je voulais donner du sens à cela. Mais je ne suis pas seulement pakistanais. Je suis plus généralement un être humain. Et même si je n’avais eu aucun lien géographique direct avec l’Afghanistan, je crois qu’en tant qu’être humain j’aurais voulu travailler sur la tragédie qui ébranle ce coin du monde. L’Afghanistan est en plus un carrefour de cultures et, comme je le dis dans le roman, c’est la planète entière qui y a commis des erreurs. Même si vous êtes américain, vous devez comprendre cet endroit, parce qu’il fait partie de l’histoire américaine. Quand le 11 Septembre est arrivé, quand ces avions se sont écrasés sur ces gratte-ciels et sur le Pentagone, le monde s’est comme réveillé et s’est demandé qui pouvaient être ces gens, comme si nous vivions un moment historique, comme si tout cela ne découlait pas de ce que l’Amérique et l’Occident, l’Arabie Saoudite et le Pakistan, de ce que tout le monde avait pu faire en Afghanistan depuis les trente dernières années.
Quand en 1979, l’Union Soviétique a envahi la zone, il fut décidé que des millions de dollars seraient dépensés pour pourvoir l’Afghanistan en armes, via le Pakistan, pour donner à l’URSS son Vietnam : nous allions ainsi donner à l’Union Soviétique une bonne leçon. Mais il y avait des gens en Afghanistan, au Pakistan et dans le reste du monde pour dire : «Ne faites pas ça car qui sait ce que ces armes superbes et rutilantes deviendront après le départ soviétique, quand vous aurez eu ce que vous voulez. Qu’arrivera-t-il à ces gens ensuite ?» Les services secrets américains ont de fait infiltré les pays musulmans et utilisé la référence au Jihad en exhortant de jeunes hommes à se battre au nom du Djihad, de faire leur Djihad, en facilitant leur passage en Afghanistan via le Pakistan. «Se battre au nom du Jihad» ! Ce mot fut vraiment utilisé ! Et quand l’URSS s’est retirée, nous avons pensé que la Guerre froide était terminée, que les États-Unis avaient gagné, point final. Et nous avons baissé la garde. Mais les conséquences de cet encouragement au Djihad et de cet approvisionnement en armes furent immédiates pour les Afghans, comme le craignaient les quelques Cassandre de l’époque : la guerre civile a aussitôt éclaté et des centaines de milliers de personnes ont péri, avec tout un flot d’orphelins et de veuves ; mais nous n’en avions que faire, parce que notre but avait été atteint. Sans parler des préjugés que nous avons sur ces peuples capables de s’entretuer, ces peuples vivant dans la poussière et les tempêtes, ces êtres basanés qui font toujours ce genre de chose, vous savez, de vrais sauvages. Rien à voir avec nous. Eux, ils sont comme cela...

Et puis, 10 ans plus tard, survint le 11 Septembre. En termes de conséquences… et bien les carottes étaient cuites… et bien cuites, pour tout le monde, même pour le Pakistan ! Et je ne prône aucun anti-américanisme en disant cela, ou de haine de l’Occident, au contraire. L’idée aujourd’hui, c’est que le Pakistan a été sacrifié, parce que les États-Unis l’ont utilisé dans les années 80 et les retombées de cela sont à présent évidentes. Mais qu’auraient pu faire les États-Unis en 1981 et 1982 si le Pakistan leur avait refusé l’accès à l’Afghanistan, s’il leur avait interdit de passer par son territoire pour atteindre l’Afghanistan, pour y faire passer des armes et de jeunes moudjahiddins ?… Qu’aurait pu faire l’Amérique ? Rien ! Nous étions alors en pleine guerre froide. Certes, les États-Unis auraient pu trouver d’autres moyens… mais je suis assez surpris de voir que les Pakistanais ne se réveillent qu’à présent en jouant les victimes. Leurs gouvernants ont pourtant donné leur accord aux États-Unis ! Je crois qu’il faut être adulte. Si nous exigeons des occidentaux, des Américains, qu'ils prennent leurs responsabilités, il faut attendre des Saoudiens et des Pakistanais une attitude similaire. C’est pourquoi je dis dans mon roman que tout le monde a commis des erreurs dans ce coin du monde. Peu importe que je sois Anglais (il y a un Anglais dans l’histoire), Français, Américain ou Saoudien, j’aurais trouvé des raisons de vouloir raconter cette histoire.

Mon intérêt va vers l’Humain. Peu m’importe que le communisme soit défait ou que le capitalisme et la démocratie soient considérés comme merveilleux, ou encore que cette version de l’Islam soit meilleure que telle autre. En tant qu’être humain et romancier, mon intérêt va vers une mère, un fils, une sœur. À trente pages d’écriture, j’ai en fait oublié que Lara était russe. Lara est seulement une sœur à la recherche de son frère. Est-ce clair ? Il se trouve qu’elle vient d’Union Soviétique et qu’elle a des pensées communistes. J’ai oublié l’américanité de David, même s’il est du genre patriote américain. Ce n’est qu’un homme qui a commis des erreurs dans le passé et qui doit à présent vivre avec, sans être même sûr que ces erreurs en étaient vraiment ou s’il aurait pu faire les choses différemment, étant donnée l’idéologie dans laquelle il avait été élevé. Est-ce que cela fait sens ? Les gens disent que le casting de mon roman est international. Selon moi, cette bigarrure n’est qu’apparente car, que je sache, les Estoniens sont avant tout des êtres humains et ce n’est pas leur essence estonienne qui m’intéresse. Je ne suis pas non plus d’abord intéressé par l’américanité des Américains.

A un point du récit, Zameen se débarrasse de ses vêtements en les découpant. Elle est dans une sorte d’état inconscient et elle doit ôter ses habits pour aller au lit. Mais dans cet état, elle ne sait que faire ; elle saisit donc des ciseaux et découpe ses vêtements. Dans tous mes romans, c’est cela que j’essaie de faire, nous débarrasser de ces oripeaux que nous portons et qui s’appellent nationalité, idéologie, religion, pour ne plus regarder que ce qu’il reste, retrouver ici un frère, là un père.

Parutions.com : Vous incluez quantités d’informations dans votre roman sur l’invasion soviétique, l’intervention américaine et la guerre civile : comment avez-vous réussi cela ? Quand avez-vous commencé et comment avez-vous mené vos recherches ?

Nadeem Aslam : J’ai commencé tout cela en juin 2003, la recherche, les lectures sur ces sujets, les discussions avec des gens. Puis, je suis allé en Afghanistan, voir du pays, parler aux gens. J’ai réalisé un premier brouillon que j’ai imprimé et glissé dans une sacoche pour ensuite roder en Afghanistan, à Kaboul, à Herat. À la fin de chaque journée, je retournais à ma chambre d’hôtel ou au gîte où je logeais et je faisais des corrections au texte. J’ai aussi côtoyé un ami historien. Ce fut d’ailleurs une expérience intéressante : quand nous étions dans les environs de Jalalabad, en train de contempler le paysage, je pensais aux batailles qui y avaient un lieu 15 ans auparavant alors que lui, l'historien, il songeait qu’Alexandre le Grand était passé par cet endroit il y a des siècles et des siècles. La profondeur de champ était donc différente entre lui et moi ; il pensait à l’Antiquité quand mon regard n’allait pas plus loin que le bout de mon nez ! Ce qui s’est passé ici dernièrement ne l’intéressait pas vraiment. Il disait «Je pense que l’armée d’Alexandre est passée par ici». Tout cela apparaît dans le roman : le point de focale varie à travers le temps, va et vient. Il y a donc en effet une composante historique forte, pour laquelle il faut bien sûr se documenter parce qu’elle constitue le squelette du roman.

Mais au final, cela ne m’a pas intéressé tant que cela. Je voulais envisager l’impact d’un contexte historique sur des individus, dans le roman, à cet endroit. Or, d’un point de vue humain, ce qui compte, c'est la musique, ce sont les couleurs, les parfums et les odeurs, ce genre de choses. De ce point de vue, puis-je vraiment dire que je fais des recherches préalables ? Dans une certaine mesure non, et je dis toujours que si vous n’aimez pas mes romans, vous ne m’aimerez sans doute pas. Tout simplement parce que je suis mes romans. S’il y a de la poterie dans mes romans, c’est parce que je m’intéresse à la poterie. Et si l’on y trouve des tableaux, c’est parce que, moi-même, je peins. Et si mes romans abondent avec des éléments de la nature, c’est parce que je me passionne pour la flore et pour la faune. Au final, je me demande donc si je fais vraiment des recherches.

Parutions.com : C’est très intéressant. À la lecture en effet, on voit ce squelette, l’aspect historique du récit. Mais d’un autre côté, vous parlez d’Homère, de Virgile et du peintre perse Bizhad.

Nadeem Aslam : Oui, tout à fait, parce ce que ce sont les choses qui m’intéressent. Les livres sont capitaux. C'est pourquoi j'utilise cette image dans le roman, ces livres punaisés au plafond par Qatrina, et cette ondée littéraire qu'ils provoquent en tombant au sol où les personnages viennent les cueillir, enlever le clou, laisser là un trou... et les lire...

Parutions.com : Parce que les histoires sont si importantes...

Nadeem Aslam : C’est une autre façon de suggérer ce que Marcus dit à un moment du roman : les histoires sont les moyens par lesquels nous jugeons nos actions avant de les commettre. Nous voyons tous que telle action entraînera telle conséquence, et ainsi de suite. C’est pourquoi les histoires sont si importantes ; elles nous servent d’avertissements. L’avertissement par exemple des conséquences que pourra avoir le fait d’aller dans un pays pour y jouer votre jeu géopolitique et vous retirer ensuite comme si de rien n’était…

Parutions.com : D’où vous est venue l’idée d’évoquer le peintre Bizhad ?

Nadeem Aslam : En fait, je ne sais pas car ces peintures étaient là depuis toujours quand j’étais enfant. Je viens d’un milieu ouvrier. Je n’ai pas fréquenté d’écoles pour enfants riches. Mais chez nous, il y avait toujours une inclination pour les choses de l’esprit. On nous a toujours appris que l’un des moyens de rendre le monde intelligible est de regarder les artistes et voir ce qu’ils en font, ce qu’il font de ce phénomène qu’on appelle l’existence. On écoutait de la musique chez nous. Nous ne pouvions évidemment pas nous offrir des tableaux originaux mais nous collions des images sur les murs, des photos que nous découpions dans les magazines. Cela nous donnait pour message que ces choses étaient importantes, qu’il fallait les respecter. Les peintures de Bizhad étaient présentes chez nous, ce qui est généralement le cas si vous venez d’un milieu musulman. Bizhad est là tout le temps.

Parutions.com : J’ai lu dans l’un de vos entretiens qu’ils vous arrive parfois de déchirer une page d’écriture avant d’arriver à quelque chose qui vous satisfasse.

Nadeem Aslam : Oui, absolument. J’essaie de trouver le meilleur moyen de susciter les choses. Tout ici est affaire de communication. J’ai une pensée dans ma tête, qui doit arriver jusqu’à la vôtre, et je dois m’assurer que la concordance entre les deux images soit parfaite. Tout cela demande beaucoup de travail, oui ; il y a dans ce roman des passages que j’ai dû réécrire jusqu’à 20 fois, qu’il s’agisse de chapitres entiers ou de quelques phrases. Parce que la première phrase d’un roman plonge le lecteur dans l’histoire, il faut faire vraiment attention car cette phrase donne le ton à l’ensemble du récit. J’ai reçu une lettre d’une lectrice de Nouvelle-Angleterre l’autre jour, qui disait qu’après avoir lu environ 25 pages du roman, elle avait réalisé que sa respiration avait changé, qu’elle respirait plus profondément, qu’elle se sentait plus tranquille et que tout autour d’elle lui semblait comme apaisé. Évidemment, c'était là mon but, car dans cette maison, tout le monde est seul, c’est une maison isolée dans laquelle les individus sont comme prisonniers d’eux-mêmes. Lara est une invitée et elle ne sait pas comment entrer en contact avec Marcus, qui, de toute façon, est en plein deuil et ne souhaite donc parler à personne. En tant qu’écrivain, vous essayez de trouver la meilleure façon de suggérer tout cela.

Vous remarquerez que, dans les premières 50-70 pages, les mots lumière, clarté ou obscurité reviennent à chaque page. Par ce biais, je voulais faire comprendre au lecteur qu’il n’y a que très peu de lumière ici. De nombreuses scènes de ces premiers chapitres sont éclairées à la bougie. Je voulais laisser le lecteur dans cet espace confiné pendant un certain temps – «il est question d’obscurité ici, je ne vais rien vous dire à ce sujet, concentrez-vous simplement sur cette obscurité». Puis, à la moitié du roman, le générateur est installé, il y a donc à présent des ampoules électriques et toute la maison est éclairée. Tout cet espace était là depuis le début, mais j’avais décidé qu’au départ il ne devait s’agir que d’obscurité avec quelques points de lumière situés aux endroits où les personnages étaient assis, de manière à ce que l’on ne voit que leurs visages. C’est le genre de ficelles que j’utilise en tant qu’écrivain.

De même les mots doucement, sans un bruit, avec hésitation reviennent inlassablement dans le roman, spécifiquement dans les tout premiers chapitres, parce que je voulais laisser entendre que rien de brutal n’allait arriver dans ce lieu. Pendant les premières pages... soyez tranquilles. Quand Lara pose le miroir sur le sol, elle le fait sans bruit, avec précaution, attentionnée envers son hôte qui dort dans la pièce à côté. Ces mots ne sont pas là par hasard. Quelqu’un a pensé à tout cela ; j’ai pensé à tout cela. Cette phrase – «L’apportant jusqu’au centre de la pièce, elle le pose dos contre le sol, doucement, sans un bruit, par égard pour son hôte qui dort dans la pièce voisine» (p.15) – vous dit immédiatement qu’il y a quelqu’un d’autre dans la maison. Jusque-là, vous ignoriez chez qui vous étiez. Et soudain, cette simple phrase dit d’abord que Lara est invitée chez quelqu’un, ensuite vous comprenez quel type de femme elle est, qu’elle ne veut pas déranger celui qui se trouve de l’autre côté de la porte, enfin, sans que le lecteur ne s’en rendre vraiment compte, que vous êtes dans un endroit paisible, que ce n’est pas une maison bruyante. Cette phrase représente donc beaucoup de travail. Ailleurs, quand Lara veut demander à Marcus ce qui est arrivé à sa main, je dis qu’elle essaie de lui demander mais il lui répond qu’il ne veut pas en parler pour l’instant. Ici encore, elle ne veut pas forcer les choses. Elle lui pose la question avec hésitation. Et ici encore, une simple phrase dit beaucoup.

Au départ, ce n’était pas comme ça, quand j’ai commencé l’écriture en 2003. Le roman était plus long mais je me suis décidé à concentrer les choses, à donner le maximum d’information dans chaque phrase. Alors vous répétez inlassablement le processus de façon à ce que, quand il aura atteint la page 50, le lecteur ait saisi l’ambiance du lieu et que sa respiration se soit apaisée, comme l’a dit cette lectrice de Nouvelle-Angleterre. Et quand la violence survient - et c’est un livre très violent -, c’est un véritable choc. Les gens viennent me voir lors de lectures et me disent : «oh, cette scène de buzkashi, quand le frère de Lara est réduit en pièces, quelle horreur !» Or, vous savez, je ne décris pas cette scène. Le chapitre se termine en fait quand ils l’attrapent. Les gens ont beau dire qu’ils l’ont vu déchiqueté, ce n’est pas vrai. Ils ont imaginé la chose. Ce genre de ficelle, vous voyez… D’où les brouillons, pour revenir à votre question, parce que vous voulez concentrer les choses au maximum et que vous voulez contrôler l’attention du lecteur.

Parutions.com : C’est très intéressant de voir que, au fil des pages, vous revenez sur la psychologie des personnages, de manière à nous en apprendre un peu plus, approfondir leurs caractères. De cette façon, nous accédons à cette violence.

Nadeem Aslam : Et la violence est présente parce que vous ne pouvez pas attendre de moi, en tant qu’artiste et être humain, de faire de la tragédie quelque chose de bon goût. Le roman est violent. Il est même très violent par endroits. Mais c’est ce qui se passe en Afghanistan. Les Afghans en ont vu des vertes et des pas mures depuis trente ans ! Ce serait malhonnête de ma part de trouver une solution à ces drames, pas plus que de faire comme s’ils n’existaient pas. Toni Morrison a dit que tout ce qu’un être humain peut vivre, peut aussi être écrit. J’irais plus loin en affirmant que ce qu’ils ont pu vivre, nous pouvons le lire. Pourquoi ne voudrait-on pas le lire ? S’il se passe quelque chose de dérangeant dans le monde, nous devons en être informés. Comme j’ai dit, l’Afghanistan n’est pas que le problème des Afghans. C’est aussi le problème de l’Amérique ; ça l’a toujours été, bien que nous ayons pu penser que ça ne l’était pas. C’est le problème de la France. Parce que nous sommes tous impliqués dans cette histoire. Je ne cherche pas de bouc émissaire en disant cela.

Parutions.com : Le roman est construit sur de nombreux allers-retours dans le temps et l’espace, par lesquels les histoires de deux peuples se complètent, de manière à ce que le lecteur parvienne à faire le lien et comprenne ce qu’il est arrivé à un personnage. Comment avez-vous travaillé sur la construction du récit. Cela semble si complexe…

Nadeem Aslam : Je n’ai jamais enseigné l’écriture. Mais tout d’abord, je crois qu’on ne peut pas construire un récit avec des pièces rapportées. Je savais dès le départ ce qu’il était arrivé au frère de Lara, je savais tout de A à Z. Disons que le récit de A à F se trouve dans l’esprit de tel personnage et que la suite, de G à Z, chez tel autre. Je ne veux surtout pas créer de confusion chez le lecteur. Une des choses que l’on apprend en écrivant, c’est que chaque flash-back doit correspondre à une séquence et donc, si le récit de A à F est dans l’esprit de Lara, il faut débuter l’histoire avec Lara, de telle sorte que je puisse entrer dans son esprit et raconter l’histoire de A à F. Vous vous demanderez alors ce qu’il a pu se passer après le point F. Si le récit, de G à V, passe par David, il faut alors faire intervenir ce personnage et non quelqu’un qui aurait la clé du récit de V à Z car on perdrait alors de vue ce qui serait arrivé après F. La construction de ces retours en arrière doit se faire selon un rythme séquentiel. C’est le type de recette que j’ai apprise en tant qu’écrivain, tout simplement parce que je n’ai aucun désir de perdre mon lecteur.

Lara n’aurait pu arriver qu’au second chapitre. David aurait pu intervenir plus tôt. On aurait pu voir le roman débuter avec David et Marcus dans la maison, puis faire arriver Lara, une femme, l’objectif étant que Lara et David aient une relation. Et qu’ils se retrouvent donc dans la même maison. Mais je n’ai pas fait intervenir David plus tôt, je ne voulais pas placer l’histoire de Benedikt – à partir de G -, parce que je voulais que mon lecteur connaisse d’abord la séquence A-F. Lara devait donc arriver d’abord. Casa n’intervient ensuite qu’à mi-parcours. Parce qu’alors, tout l’arrière plan est installé, pour la plupart tout du moins, et le récit se poursuit comme résultat de cet arrière plan. Il aurait pu tout à fait intervenir plus tôt dans le récit ; nous aurions pu démarrer l’histoire avec lui et Marcus dans la maison ; mais l’arrière plan aurait alors manqué et l’histoire de Lara aurait compliqué les choses. Bref, tout cela est un problème de structuration du récit en effet. Mais comme je disais, je n’ai jamais suivi de formation en écriture, ni enseigné cela. Tout ça vous vient à force de lecture et d’écriture.

Parutions.com : Que pouvez-vous dire à propos de tous les parfums qui parcourent le roman ?

Nadeem Aslam : Les parfums… Je dirais que la maison représente le corps et les cinq sens. Ici, on retrouve ces choses que l’auteur ne fait que pour lui-même. Il n’y avait ainsi pour moi aucune raison que le lecteur considère la maison et se dise que, parce qu’elle à cinq pièces, elle représente le corps humain et qu’elle s’effondre de la même façon que le corps est blessé par 30 ans de guerre. Je n’envisageais pas que quelqu’un verrait cela ; je pensais que c’était quelque chose de très personnel, que moi seul verrais que la maison devait avoir cinq pièces. Mais à l’occasion de lectures, plusieurs personnes sont venues me demander si la maison représentait le corps humain et je me suis donc dit que l’idée était passée ! Ainsi, si ce roman doit avoir un personnage principal, c’est la maison elle-même.

Or un corps ne va pas sans âme. A un moment je dis : «Elle approche sa main de son visage pour respirer l'odeur du santal déposée sur ses doigts par le cadre du miroir. Le bois d'un santal sur pied ne sent rien, lui a dit Marcus l'autre jour, le parfum ne prenant corps qu'une fois l'arbre coupé. À la manière de l'âme qui quitte l'enveloppe charnelle après la mort, songe-t-elle" (p.16). Ce passage est important car, selon moi, le parfum joue le rôle de l’âme dans le roman. Dans le récit, nous avons donc la maison pour le corps et pour l’âme… l’usine à parfums. Et dans des pays comme l’Inde, le Pakistan ou l’Afghanistan, ces usines doivent idéalement se trouver sous terre, parce que ces essences sont si précieuses qu’elles pourraient s’évaporer au contact de la chaleur ou de la lumière.

Au tout début, quand Marcus décide qu’il dirigera une usine à parfums, on exhume une statue de bouddha qui se trouvait sur le site de la construction. Ici, je peux dire que mes romans peuvent tout à fait être considérés comme des actes de résistance. En mars 2001, quelques mois avant la tragédie new-yorkaise, les Talibans avaient détruit les Bouddhas de la Vallée de Bamyan. Or dans mon roman, en mars 2001, le même jour selon moi, je le dis à la dernière page du premier chapitre, les Taliban arrivent dans la maison, exactement comme le craignait Qatrina : ils pénètrent dans la demeure, passent Marcus à tabac et enlèvent Qatrina. Ils vont ensuite dans la cave où se trouve une statue de Bouddha qu'ils veulent détruire. Ils placent des explosifs autour d'elle et l'un d'entre eux tirent quelques balles avec mépris ; mais ce qui arrive alors, c'est que le Bouddha commence à saigner de l'or liquide, provoquant leur effroi et leur fuite. C'est ma façon de dire que, même si je ne suis pas assez puissant pour empêcher que les statues de la vallée de Bamyan soient détruites, si je n'ai pas assez d'armes ni de muscles pour faire quoi que ce soit dans le monde réel, dans les pages de mes livres par contre, je peux empêcher que le Bouddha soit sacrifié. Ici, le Bouddha survit. C'était l'idée. Et tout cela arrive le même jour. Je ne précise pas la date dans le roman mais il s'agit du même mois et, pour moi, du même jour.

Parutions.com : Quels auteurs vous ont marqué ?

Nadeem Aslam : J'aime beaucoup Cormac McCarthy ; c'est un auteur américain formidable. Mes influences sont en fait assez évidentes. J'aime Michael Ondaatje, John Berger, Czeslaw Milosz, la poésie est très importantes pour moi, les auteurs Ourdou, Toni Morrison, des auteurs américains comme Philip Roth ou John Updike. Ce sont tous des dieux pour moi ! Qu'on soit d'accord ou pas avec eux, nous sommes obligés de déménager sous leurs propres cieux. Je n'aime pas tout ce que Updike a pu écrire ou tout ce que Saul Bellow a pu écrire mais ces auteurs sont pour moi des boussoles qui m'aident à négocier mon propre cheminement dans l'existence. Si un tel a écrit cela dans son roman et que je n'ai pas aimé ça, je ne ferai pas la même chose. Et inversement.

Le cinéma est également très important chez moi. Je pense par exemple que Krzysztof Kieslowski est merveilleux. La trilogie Trois Couleurs, Trois couleurs : Bleu, Trois couleurs : Blanc, Trois couleurs : Rouge... Si ce n'est pas déjà fait, vous devez voir ces films. Trois couleurs : Blanc est une comédie ; or, mon approche de la vie ne s'inscrit pas dans ce registre, ma perspective est mélancolique. J'ai un sens tragique de la vie et je préfère donc les deux autres films, Bleu et Rouge. Vous devez voir ces films si vous ne les connaissez pas. Allez vous les procurer. Tout de suite !

Parutions.com : J'ai lu quelque part que vous ne voulez pas que vos romans renferment un message spécifique...

Nadeem Aslam : Non, en effet. Les gens m'écrivent, j'assiste à des lectures, on vient vers moi pour me dire qu'on a été touché, mais je n'ai jamais voulu diffuser un message. Pas du tout. Je répète toujours que mon écriture est une exploration de ma propre existence, un travail sur ma conscience, mes points de vue politiques, mes propres a priori, ce que je crois être bien ou mal. Voyez... Mais si cela parvient à créer un lien avec quelqu'un, quelque part, je crois comprendre que c'est parce que ma plus grande certitude est qu'il n'y a rien d'exceptionnel en moi. Je ne suis qu'un homme ordinaire, parmi 6 milliards d'autres sur cette planète. Alors si quelque chose est vrai dans mon cas, il est très vraisemblable que cela soit aussi pertinent pour beaucoup d'autres personnes. Si je finis par toucher les gens c'est tout simplement parce que je suis persuadé que je suis comme tout le monde. Si je trouve intéressante l'anecdote que j'évoquais sur le santal – dont l'odeur se tait tant que le bois vit -, il y a de fortes chances que vous la trouviez intéressante aussi, par exemple. Ce fut le cas, n'est-ce pas ? J'en suis sûr !

C'est de cette façon que je travaille comme romancier. «J'ignorais complètement cela et je trouve que c'est captivant ! Il faut que je le raconte autour de moi !» Je dresse ainsi un catalogue, des listes, pour enregistrer ces choses qui me permettent ensuite de transmettre tantôt du plaisir, tantôt de l'horreur. Si je trouve que tel fait est affreux, si quelque chose me met en colère ou si je suis en désaccord complet avec autre chose et que je sais par ailleurs que je suis égal à quiconque, alors n'importe qui ressentira les mêmes sentiments d'horreur, de colère ou de refus. Au contraire, si je considère que je suis au-dessus des autres, que tout le monde est en-dessous de moi, que je suis quelqu'un d'exceptionnel, alors cela ne marchera pas. Parce que ma vision des choses serait alors illisible par les autres. «Mais bien sûr que je suis spécial ! Je suis fait d'une meilleure argile, mon sang est plus pur que celui des autres»... C'est faux ! Avec ce type de certitude, vous ne pouvez pas être un très bon artiste. Car ce sentiment de supériorité, ou de différence, se met sur votre chemin.

Parce qu'avant d'être écrivain, je suis surtout humain et dans ma vie intime et quotidienne, je suis comme tout le monde, j'ai des petites amies, des frères, des soeurs, une mère et des amis. Alors, s'il m'arrive quelque chose en tant que frère, amant ou ami, c'est pour moi d'un très grand réconfort de me dire que je ne suis pas le seul sur Terre à ressentir ces sentiments ou à vivre ces choses, que je ne peux pas être le seul à ressentir cette confusion quand il s'agit d'amour. Il ne faut pas se sentir seul. Bien sûr, ça ne résout pas les problèmes mais cela aide à supporter un peu mieux le fardeau. Il faut penser à se calmer un peu et se dire que telle situation a dû arriver à d'autres, que vous n'êtes pas la seule personne au monde à avoir été abandonnée par un conjoint, ou à avoir dû affronter tant d'incompréhension. Si vous pensez au contraire que vous êtes si spécial que seul vous pouvez ressentir ces choses avec une telle intensité, alors vous êtes foutu ! N'est-ce pas ? Parce que dans ce cas, le sentiment de solitude emporte tout et rend les choses encore plus dures. C'est dans mes romans comme dans ma vie. Une fois encore, comme je dis, si vous n'aimez pas mes livres, vous ne m'aimerez pas...

Parutions.com : Sur quel roman travaillez-vous à présent ?

Nadeem Aslam : Je travaille sur un nouveau livre qui s'intitule The Blind Man's Garden (''Le Jardin de l'homme aveugle''). L'action se déroule au Pakistan et traitera des retombées du 11 Septembre dans ce pays. D'une certaine façon le 11/9 n'est pas arrivé qu'à l'Amérique. C'est arrivé également au reste de la planète. On trouve des conséquences de cet événement un peu partout et je veux explorer cela. De façon transversale, j'aborderai aussi un meurtre sur l'exemple de Daniel Pearl, ce journaliste américain assassiné au Pakistan. J'espère terminer l'écriture en mars prochain ; le roman devrait donc être publié en 2011.

Parutions.com : Parlez-vous toujours le Ourdou ?

Nadeem Aslam : Oh oui, absolument, je le parle tous les jours. Et j'écris, j'imagine, j'apprends, je ressens à travers ma connaissance du Ourdou, de la littérature ou de la poésie Ourdou. Je n'ai pas que les 26 lettres de la langue anglaise, j'ai aussi les 38 lettres de la langue Ourdou. Mon langage est donc plus riche.

Parutions.com : Et vous avez commencé à écrire en Ourdou ?

Nadeem Aslam : Oui, ma première nouvelle fut publiée quand j'avais 12/13 ans et elle était rédigée en Ourdou pour un journal pakistanais. Le Ourdou est un langage très mélancolique et très élégant. On peut écrire plus et mieux sur les peines du coeur en Ourdou. Nous avons plus d'expressions sur l'attente, le désir et la déception. L'Anglais est aussi une très belle langue, c'est une de mes deux langues et je l'aime beaucoup, mais son caractère est différent.

Parutions.com : Merci.


Entretien mené en Anglais par Lisa Jones le 16 Juin 2009 (Traduction de Thomas Roman)
( Mis en ligne le 14/09/2009 )
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  • La Vaine attente
       de Nadeem Aslam
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