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Les Mots de Khemiri
Entretien avec Jonas Hassen Khemiri - (Montecore, un tigre unique, Le Serpent à Plumes, Mars 2011


- Jonas Hassen Khemiri, Montecore, un tigre unique, Le Serpent à plumes, 376p., 22 €, ISBN : 978-2-268-06507-6

Traduction de Lucile Clauss et Max Stadler


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Parutions.com : Quel est le genre littéraire que vous préférez ?

Jonas Hassen Khemiri : Pour l'essentiel, je me vois plutôt comme un romancier. Mais ce qui est drôle, c'est que, écrivant aussi pour le théâtre, je peux voir, littéralement, l'effet de mes mots sur le public. Ce qui me plaît dans l'écriture dramatique, c'est qu'elle est beaucoup plus directe, et des plus modernes aussi, malgré ce que peuvent penser certains l'accusant d'être dépassée et vieillotte. Et on ne peut pas télécharger du théâtre, il faut y aller, il faut y être. A chaque fois que je vois des captures vidéos de mes pièces, je les trouve lamentables. Mais pour moi, l'écriture théâtrale est comme une pause dans mon travail tout en étant aussi un challenge, un format avec lequel je me sens moins à l'aise. Les livres sont essentiels dans ma vie. J'ai écrit quatre pièces, deux romans et quelques nouvelles qui, pour moi, sont comme des flirts, des rencontres rapides. Les romans sont ce sur quoi je passe le plus de temps, ce qui m'effraie le plus et, finalement, ce qui me plait le plus aussi.

Parutions.com : Pourquoi le roman vous effraie-t-il ?

Jonas Hassen Khemiri : Je pense que cela me fait peur parce que les limites y sont... infinies. On peut véritablement faire tout et n'importe quoi avec ce genre alors que la nouvelle ou le théâtre offrent un cadre plus rigide, et ces derniers temps il me semble que j'ai besoin de ce type de cadre. Mais je travaille en ce moment à ce qui devrait être un roman, je pense. C'est ce sur quoi je me concentre aujourd'hui.

Parutions.com : Vous jouez avec ces formes, ces cadres. En quoi ces structures vous intéressent-elles et comment parvenez-vous à les modifier ?

Jonas Hassen Khemiri : Ce qui retient surtout mon attention est une forme qui maintient mon intérêt à l'écriture. Je suis un écrivain et un lecteur plutôt impatient. J'essaie de déterminer une forme qui correspond au fond ; mais j'aime aussi les formes qui peuvent perturber le lecteur ou le spectateur car moi-même, quand je suis trop confortable, je finis par m'ennuyer. Peut-être qu'il y a là quelque chose de générationnel. Les livres que j'aime le plus sont ceux qui pour moi ne donneraient rien s'ils étaient adaptés. On ne pourrait pas donner une bonne version cinéma du Bruit et la Fureur de Faulkner ou de Si par une nuit d'hiver, un voyageur de Calvino. Ce sont des romans impossibles à adapter, et c'est ce que je vise dans mon travail aussi.

Parutions.com : Quelles œuvres vous ont inspiré le plus ?

Jonas Hassen Khemiri : J'aime les classiques tels que Nabokov ou Duras mais la musique m'inspire beaucoup aussi. J'écoute beaucoup de rappeurs, Nas par exemple.

Parutions.com : Qu'est-ce qui vous attire vers le rap, et Nas en particulier ?

Jonas Hassen Khemiri : J'aime le rythme et l'énergie du rap, et chez Nas, sa façon de perpétuellement utiliser et réviser le langage, ce qui m'inspire beaucoup. Quand il met quatre rimes sur deux vers ou quand il raconte une histoire en commençant par la fin par exemple. Ses chansons sont aussi chargées en émotions, et je suis plutôt quelqu'un de sentimental. J'aime bien les petites histoires banales et leurs clichés. Ce qui compte, c'est de parvenir à raconter ces histoires différemment. Mais pour revenir à mes inspirations, il y a aussi beaucoup de comiques, notamment du côté du stand-up, que j'apprécie beaucoup, des gens comme Dave Chappelle ou Richard Pryor qui est le roi du stand-up. Il a cette façon incroyable de mêler l'humour à la politique : il peut faire exploser l'audience de rire et la clouer aussitôt sur place avec un mot politique. Silence de mort... Dave Chappelle a aussi ce don. C'est ce que j'essaye de faire aussi, recourir à l'humour de façon subversive.

Parutions.com : Vous réfléchissez sur l'identité, la culture et l'intégration et ces questions semblent rejoindre votre interrogation sur l'écriture. Êtes-vous d'accord avec cela ?

Jonas Hassen Khemiri : Oui, tout à fait. Certains thèmes reviennent sans cesse dans mes écrits, et notamment le rapport entre l'écriture et la vie. Dans Montecore, Kadir essaie de faire passer la vie dans la fiction, et comment y parvient-il ? La vie est là, c'est sa matière : il doit simplement la modeler, la mettre en ordre. Je pense que c'est ce que je fais aussi. J'ai parfois l'impression que la vie ne suffit pas et j'essaie dont de lui trouver un cadre, d'y mettre un peu d'ordre. Kadir fait cela, et moi de même, ce qui demande beaucoup de temps. Kadir essaie de formater sa vie dans une version plus romanesque, mais il nous est alors rappelé que ces fantasmes auxquels il recourt pour s'évader de la vie ne fonctionnent pas. Parce que la vie est aussi injustice et discrimination, parce que tout cela reste, avec une certaine tristesse.

Parutions.com : Avez-vous déjà souffert vous-même de la panne de l'écrivain et dans ce cas comment vous en extirpez-vous ? Écrire, est-ce facile pour vous ?

Jonas Hassen Khemiri : Non ça ne l'est pas et le peu de fois où j'ai écrit avec trop de facilité, je n'étais pas content du résultat. Il y a semble-t-il une relation de cause à effet entre l'effort engagé et la valeur que je donne en fin de course au travail. La seule chose qui marche pour moi est de ne jamais arrêter, de toujours écrire. Il m'est arrivé de me retrouver dans une situation où j'étais trop anxieux pour écrire une histoire, et ça ne marchait pas. On se retrouve toujours dans ce processus de doute, de mise en question. A chaque fois que je ressens cela, je me mets alors à lire à haute voix ce que j'ai écrit, pour en entendre la tonalité. Et je reviens toujours aux textes des auteurs que j'aime le plus. J'ai une étagère sur laquelle je garde les textes qui me sont le plus chers ; cela m'aide à nettoyer le système d'une certaine façon. Il existe aussi de très beaux livres sur l'écriture. The Paris Review a publié une série de quatre volumes avec des interviews d'écrivains. Cela vous rappelle que tant de gens mène le même combat que vous et vous comprenez donc que ce combat n'est ni vain, ni le signe d'un échec. Et puis, si tout cela était plus facile, je pense que cela ne m'intéresserait guère. Il y a quelque chose de beau dans cette mise en danger qu'est l'écriture.

Parutions.com : Quand avez-vous commencé à écrire ?

Jonas Hassen Khemiri : J'ai toujours voulu être écrivain. J'ai commencé à écrire quand j'avais 7 ans, ce qui n'était alors qu'un journal intime. Vers 13 ou 14 ans, je me suis mis à écrire des textes de chansons et des nouvelles. Et puis je me suis lancé dans un grand premier roman, une sorte d'épopée qui n'a jamais été publiée. J'ai passé énormément de temps à y déplacer les virgules.

Parutions.com : La langue et l'identité sont deux thèmes primordiaux dans Montecore. Un tigre unique. Quelle importance le langage revêt-il par rapport à l'identité selon vous ?

Jonas Hassen Khemiri : Je pense que le caractère décisif du langage en la matière est quelque chose de passionnant. La façon dont nous changeons quand nous parlons une autre langue, comme moi quand je parle en anglais maintenant, me fascine. Je reste moi-même mais je suis aussi quelqu'un d'autre quand je parle une autre langue. Maintenant, je sais que la version anglophone de moi-même est assise là. Et peu importe que je parle la langue parfaitement ou pas ; il est très dur d'échapper à cette impression que l'on est influencé par les mots que l'on choisit. Vous avez donc complètement raison, le lien entre l'identité et le langage m'a toujours intéressé. Mais je suis surtout intrigué par le facteur de manipulation. Si la langue a un impact sur ma façon de voir le monde, alors elle est aussi un outil politique très intéressant. On peut en fait changer les choses à travers des mots, ce qui rend le travail de l'écrivain incroyable : le choix des mots a un sens et peut modifier l'ordre des choses. Les mauvais jours, vous pouvez aussi penser que vos mots sont ternis et le monde qui vous entoure devient plus dangereux. Ce lien entre la langue et le pouvoir est quelque chose sur quoi j'ai beaucoup écrit ; comment la langue peut servir à se recréer soi-même et recréer le monde qui vous entoure ; comment aussi il ne faut jamais avoir totalement confiance en une langue.

Parutions.com : Pourriez-vous écrire un livre dans une autre langue ?

Jonas Hassen Khemiri : Ce serait risqué mais, ceci dit, le challenge me tente. Je me suis déjà demandé ce qui se passerait si j'écrivais en anglais. C'est la langue qui m'a influencé le plus. Mais je suis si obsédé par les langues que je ne pourrais pas écrire dans une langue avec laquelle je ne serais pas à l'aise à 100 %. Et la seule langue avec laquelle je me sens moi-même reste le suédois.

Parutions.com : Pensez-vous qu'un texte perde en nuances quand il est traduit ?

Jonas Hassen Khemiri : Je sais que la traduction n'est pas un travail risqué : c'est un travail impossible ! Du coup, c'est acceptable. Parce qu'on sait que c'est impossible, on s'accommode du rendu. Je connais bien les traductions anglaise et française de mon texte à travers les questions que m'ont posées les traducteurs et je sais que ces gens-là sont aussi fous et obsédés que moi par le langage. Leur ambition rejoint la mienne ; ils doivent recréer une façon d'écrire pour traduire ce que j'ai créé. J'ai alors le sentiment qu'ils écrivent avec moi et j'éprouve une certaine joie dans cette perte de pouvoir. Dans mon roman, Kadir parle toujours en suédois mais son jumeau maléfique parle anglais et français. J'aime ce sentiment que mes mots sont transgressifs ; tout débute quand je suis assis dans ma cuisine et que je commence à écrire. Et puis cela part, cela suit son chemin comme une sorte de virus verbal étrange.

Parutions.com : Dans l'histoire, Abaas ne parvient pas à s'intégrer et doit faire face au racisme et à une culture relativement fermée. Avez-vous vous-même rencontré ce type de difficulté ?

Jonas Hassen Khemiri : Je pense que nous passons tous par là. Et je me suis retrouvé des deux côtés, à la fois inclus et rejeté. N'ayant pas le physique suédois type, j'ai été victime de ce type de rejet ; on m'a fait comprendre que je n'étais pas comme les autres. Ce qui s'est passé pour moi est que cela m'a fait prendre conscience de structures de pouvoir existantes, et j'ai voulu écrire sur cela. Parmi ce sur quoi j'ai beaucoup écrit, la question du genre et d'un amour possible entre des personnages dont le sexe n'est pas précisé tient une place importante. Pour pouvoir écrire sur ces choses, il faut avoir conscience des cadres de domination existant, les reconnaître, réaliser aussi que l'on fait soi-même partie de catégories dominantes. C'est ce qui m'a frappé quand j'ai commencé à lire des théoriciennes féministes. Je me suis rendu alors compte de mon aveuglement. Je n'avais pas pris jusque-là conscience de mon pouvoir en tant que mâle dans un grand nombre de situations. Et la même chose m'est arrivée en termes d'ethnicité et de langage. J'ai pris conscience de mon avantage en tant qu'enfant d'une mère suédoise, parlant donc couramment le suédois. J'ai réalisé que les structures de pouvoir avantageaient bien sûr les Suédois. Et ce qui revient dans mes textes est comment ces frontières fluctuent, entre le masculin et le féminin notamment, comment ces limites sont continument renégociées.

Parutions.com : Comment vous sentez-vous dans la création de personnages féminins ?

Jonas Hassen Khemiri : De façon générale, c'est toujours très difficile de déterminer le ton juste d'une personne. Encore une fois, je suis persuadé que pour écrire sur ces structures du pouvoir, il faut tout d'abord réaliser quels sont les pouvoirs que l'on tient soi-même. Montecore parle aussi du pouvoir que confère le fait d'écrire. Je ne suis pas sûr de vouloir de ce pouvoir. Je ne suis pas certain de pouvoir gérer cela. Beaucoup de gens prétendent connaître la vérité sur plein de choses ; je ne suis pas de ces gens-là.

Parutions.com : Votre premier roman a été adapté sur grand écran. Que pensez-vous du résultat ?

Jonas Hassen Khemiri : Cela ne m'a pas enchanté, pour les raisons dites plus tôt. Je pense que ce roman est trop risqué pour être adapté en film et, je le répète, ça n'est pas quelque chose qui m'intéresse vraiment.

Parutions.com : Merci.


Entretien mené en Anglais par Christy Dentler le 16 Mars 2011 (Traduction : Thomas Roman)
( Mis en ligne le 16/05/2011 )
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