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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

Histoire d'un ghetto
Gordon J. Horwitz   Ghettostadt - Lodz et la formation d'une ville nazie
Calmann-Lévy - Mémorial de la Shoah 2012 /  26,90 € - 176.2 ffr. / 378 pages
ISBN : 978-2-7021-4295-0
FORMAT : 15,0 cm × 23,0 cm

Jean-Pierre Ricard (Traducteur)
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Vingt ans après son étude remarquée sur Mauthausen, le deuxième ouvrage de Gordon J. Horwitz, paru en 2008 sous le titre Ghettostadt, Lodz and the making of a nazi city, nous parvient aujourd’hui, traduit par Jean-Pierre Ricard : une nouvelle dont devraient se réjouir les passionnés d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, compte tenu du faible nombre de textes récents en français consacrés au ghetto de Lodz. Élaboré à partir d’un abondant matériel d’archives recueilli en Europe et aux États-Unis, le livre est rédigé dans le style plaisant et imagé d’un roman d’aventures rempli de verbes d’action et de situations contrastées. Prouesse littéraire ou œuvre d’historien, son statut fait question : dans quelle mesure la quête d’effets esthétiques participe-t-elle à la transmission ou à l’occultation de l’Histoire ? Autant la partie de l’ouvrage concernant l’avant ghetto s’avère problématique, autant celle «réalisée» ou presque en son sein révèle le travail attendu de l’historien, à la croisée narrative des évènements passés et de leur vécu actuel sans lequel ils perdraient tout relief. L’absence de bibliographie récapitulative et d’index complique le repérage des sources, pléthoriques et la plupart en allemand.

L’écueil majeur réside dans les présupposés du prologue : «Rien (…) ne laissait présager ce qui allait arriver aux Juifs de Lodz. En 1939, aucun livre d’histoire, aucun roman ne racontait ce que serait leur destin (…). Les mémorialistes, les historiens, les poètes, les artistes et les cinéastes qui, au XXe siècle, consacrèrent leur talent à ce sujet n’étaient alors que des enfants. Certains d’entre eux n’étaient pas encore nés». Certes, les Juifs, de Lodz et d’ailleurs, ne connaissaient pas plus les effectifs que les modalités techniques de leur extermination programmée, mais informés de l’idéologie sous-jacente à Mein Kampf, ils n’étaient pas tous au rendez-vous de la fermeture du ghetto (163777 au lieu des 200000 escomptés). Des informations sur la multiplication des agressions commises en toute impunité envers eux circulaient, à Lodz comme dans les autres grandes villes de Pologne, à travers les quotidiens yiddish, plus explicites que les supports nationaux et allemands déjà sous influence. Comme l’indiquent des études de grande qualité— dont Flight from the Reich. Refugee Jews, 1933-1946 de Deborah Dwork et Robert Jan Van Pelt publiée en 2009 aux États-Unis, traduit en français en 2012 —, beaucoup de citoyens avertis et fortunés, intellectuels, écrivains, poètes, musiciens et savants de renom, avaient déjà fui l’Europe dès l’arrivée d’A. Hitler au pouvoir ou même avant. C’est en 1927 que l’Ufa (Universum-Film AG) projetait Metropolis, film trouble et hautement prémonitoire dont on s’étonne qu’il ne soit pas cité compte tenu de l’intérêt de Gordon J. Horwitz pour cette société de production ; dès 1934, Fritz Lang avait gagné la France puis les États-Unis tandis que Thea Von Harbou, son épouse et auteure du scénario, se rapprochait du Parti nazi. De multiples exemples de manifestations scientifiques et artistiques des années vingt à trente-neuf montrent que, sans en mesurer l’amplitude, les artistes et les intellectuels pressentaient «une» horreur à venir, au moins équivalente à celle de «Guernica» restée six mois visible à l’exposition Universelle à Paris de 1937. Hélas, la plupart de ceux qui, faute de mieux, se sont in extremis réfugiés dans la proche Varsovie ont trouvé un autre ghetto.

Quelques lignes à peine de Ghettostadt évoquent la montée du nazisme en Allemagne et celle de l’extrême droite nationaliste en Pologne, ramenées à quelques «attaques isolées». Le mot pogrom n’est pas prononcé. Aucune analyse du contexte économique et géopolitique n’accompagne ni ne précède le «scoop» de l’invasion nazie dans le «ciel serein» de Lodz le 1er septembre 1939, construit avec les ingrédients alléchants d’un scénario catastrophe «comme si on y était». Moyennant cette table rase, l’écrivain américain dresse de la ville un tableau plutôt idyllique avant cette date, où la communauté juive, qui représente alors environ un tiers de la population, mène une vie prospère grâce à la croissance de l’industrie textile, voyage et connaît un grand essor intellectuel et culturel. «On se déplaçait en train et à la fin de l’été, on accueillait chaleureusement ceux qui étaient partis à la campagne ou à l’étranger, par exemple en Autriche». L’exemple est mal choisi, l’Autriche étant annexée depuis le 12 mars 1938. Le Berufsverbot frappait les médecins et les avocats juifs polonais depuis 1937 ; les propriétaires des firmes industrielles de Lodz étaient allemands. Rien n’est dit sur les profondes et anciennes rivalités linguistiques et intercommunautaires propres à Lodz ni sur la ghettoïsation avant l’heure de la population ouvrière, largement majoritaire, dans la périphérie nord de la ville. De la furtive référence au séjour d’Alfred Döblin en 1924 n’est retenu que l’aspect louche et pittoresque du quartier Baluty. Alarmé par le sort réservé aux Juifs, l’auteur du Voyage en Pologne insistait pourtant sur les conditions misérables et sur l’inquiétant message contenu dans le terme «punaise»  (''Wanze'' en allemand) qu’utilisaient les non juifs de Lodz pour désigner les Juifs, bien avant que les nazis ne s’emparent du terme. Rappelons que lui aussi, à l’instar de ses pairs, critiques du régime, a été contraint de s’expatrier.

En revanche, une fois le ghetto fermé le premier mai 1940, nous retrouvons enfin l’historien, Gordon J. Horwitz. Des quantités d’informations précises rendent compte de la vie quotidienne et des modalités de son organisation interne, administrative et sociale, grâce aux très nombreuses sources issues la presse locale et des irremplaçables témoignages archivés (notamment ceux d’Oskar Rosenfeld, Joseph Zelkowicz, Jakub Poznanski, Schlomo Frank… etc.). Avec les procédés d’un scénariste, l’auteur met en perspective «Ghettostadt»— pathétique néologisme, condensé littéral de ville-ghetto et ville sans nom — où les Juifs seront réduits à l’esclavage, et Liztmannstadt, ville nouvelle, moderne et aryanisée (ville de Litzmann, judenrein, sans juifs), ainsi rebaptisée par les forces allemandes en septembre 1939, filmée par l’Ufa à l'été 1941 à des fins de propagande nazie. D’un côté, ombre, misère et enfouissement, de l’autre, rayonnement, opulence et avenir. Rarement, hormis dans la fiction Metropolis, thèse et antithèse en matière d’urbanisme et de gestion des collectivités humaines auront reflété un clivage aussi manichéen.

Avec une ironie impitoyable et sans jamais se départir du langage des affects, Gordon J. Horwittz se livre à une analyse rigoureuse des emboîtements pseudo logiques du système nazi, à travers laquelle il démontre comment l’idée de ce ghetto, le premier instauré en Pologne, née de principes hygiénistes rigoureusement délirants, a été érigée à l’état de science puis de loi pour se concrétiser au service de l’expansion du Reich en faisant place «nette» aux colons allemands. À la différence des ghettos ultérieurement établis, il s’agissait d’abord de vider Lodz de sa «juiverie» assimilée à une maladie contagieuse et de la remplacer par des colons Allemands «de souche aryenne», à condition de décontaminer les lieux, opération qui a nécessité plusieurs étapes, disons techniques. La suivante, rendue fonctionnelle à Chelmno dès le 8 décembre, s’est imposée devant l’afflux de Juifs et de Tziganes d’Allemagne, d’Autriche et de Tchécoslovaquie dès l’automne 1941, mais l’hiver, l’épuisement, la faim, les maladies et les suicides en série avaient déjà bien contribué à réduire les effectifs. Quant aux modalités de l’extermination terminale, elles ne sont pas spécifiques de l’histoire de Lodz, la finalité génocidaire ayant été, comme le rappelle Georges Bensoussan, programmée en grand secret dés octobre 1939.

Autre point fort de Ghettostadt, l’accent mis sur la collaboration — active ou imposée — organisée au sein de la communauté juive pour satisfaire de telles performances, à travers la personnalité de Chaim Rumkowski, une des plus commentées de cette période au plan historique et psychopathologique. Quel a été le rôle de ce quinquagénaire désigné par les Allemands pour présider le «conseil juif» (Judenrat) du futur ghetto ? Complice et/ou victime ? Perçu par les historiens et les écrivains tantôt comme l’habile négociateur sans lequel l’issue eut été pire, tantôt comme une sinistre réédition de Cronos assurant sa survie et sa toute puissance en dévorant sa propre progéniture, il est campé ici à travers une série de qualificatifs peu élogieux auxquels s’ajoute une présomption de pédophilie. Raté des affaires, recyclé dans l’administration d’orphelinats et surtout avide de reconnaissance, il a pu se vanter de transformer le ghetto en entreprise rentable, au goût de sa hiérarchie, grâce à son autorité menaçante et sa devise, «Le travail est notre seule voie», à peine différente de «Arbeit macht frei». Toujours est-il qu’après avoir, sur ordre, débarrassé la ville de tous les chiens domestiques dès l’été 1940, ce mégalomane notoire consentit, une fois épuisées les ressources tirées des biens confisqués aux juifs, le sacrifice de 20000 personnes : enfants de moins de dix ans, inactifs, infirmes et vieillards. (Son discours intégral du 4 septembre 1942 est accessible dans plusieurs langues). Face à une telle injonction, son homologue à Varsovie, Adam Czerniakow, avait en juillet préféré le suicide à la honte. Dès le 5 septembre se remplissaient les charrettes du «départ» tandis que l’Ufa filmait de charmantes scènes de plage et les rues animées de la grande ville.

Étrange semblant de vie, disent les témoignages, que celle qui continua malgré tout dans le ghetto durant les années 1943-1944, où une main d’œuvre très qualifiée, constituée d’adultes et d’enfants, excellait, pour une poignée de navets de plus, dans la confection des uniformes allemands, la création d’articles de mode et de jouets artisanaux de grande qualité. Les cadavres de misérables s’entassaient, «gonflés par la faim» ou rongés par la tuberculose. Pendant ce temps, les plus forts et les privilégiés du système, y compris leur président —, conjuguaient luxe et luxure, ainsi jusqu’aux déportations finales vers Auschwitz sous escorte de la police juive, avant l’évacuation du ghetto. Que Chaim Rumkowski, désormais inutile et désavoué, se soit joint ou non aux derniers convois - les rumeurs divergent - importe peu. La communauté juive de Lodz, une des plus importantes de Pologne, elle, était quasiment détruite. Pour ne pas rester sur cette note affligeante, ajoutons que Hersh et Bluma Wasser, qui avaient fui Lodz en décembre 1939 pour endosser les plus hautes responsabilités au sein d’Oyneg Shabes, sont deux des trois rescapés du ghetto de Varsovie.

Gordon J. Horwitz est professeur associé à la Illinois Wesleyan University, où en tant que spécialiste de l’Europe, des deux guerres mondiales et de la Shoah, il enseigne l’histoire contemporaine.


Monika Boekholt
( Mis en ligne le 28/08/2012 )
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