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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

Tabou levé sur le moral bombing
Jörg Friedrich   L'Incendie - L'Allemagne sous les bombes 1940-1945
Editions de Fallois 2004 /  22 € - 144.1 ffr. / 542 pages
ISBN : 2-87706-495-6
FORMAT : 16x23 cm

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.
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La publication de ce livre magistral, terrible et beau, s’est accompagnée d’une étrange discrétion et on croit sentir pourquoi. Jörg Friedrich (1944), historien réputé du Troisième Reich, ne peut être suspecté d’aucune relativisation de l’horreur de l’extermination des Juifs d’Europe (il a participé à l’Encyclopédie de l’Holocauste). Mais après les polémiques allemandes de l’«Historikerstreit» («le combat des historiens» des années 1985-90 sur la part des intentions et des circonstances dans les pires horreurs du nazisme ou sur le rôle du «modèle soviétique» dans l’invention du nazisme), après surtout les débats passionnés autour des limites d’un «révisionnisme» scientifique sans «négationnisme» autour des crimes du national-socialisme et du Reich, une étude objective et méthodique de la stratégie de bombardement massif de l’Allemagne par les Alliés et principalement à partir de 1940 par l’Angleterre, peut susciter une gêne.

S’il est impossible à l’historien d’accepter le tabou sur quelque phénomène que ce soit, si le sujet a de toute évidence assez attendu son heure (la génération des acteurs de 40-45 a largement disparu), s’il mérite ses spécialistes et doit faire l’objet des mêmes méthodes et de la même neutralité axiologique de principe, la place prise par la Shoah et les crimes nazis dans l’historiographie occidentale depuis 1945 fait naître «spontanément» un doute sur la décence ou l’opportunité du projet de L’Incendie, comme si montrer l’horreur de la guerre contre les civils d’Allemagne menaçait avec l’image des Alliés la cause qu’ils servaient par ces moyens terribles. Que ce soit l’œuvre d’un Allemand n’arrange rien. Jörg Friedrich sera désormais celui qui a levé le tabou: l’écrasement impitoyable et volontaire de l’Allemagne civile sous les bombes entre 1940 et 1945.

L’«incendie» de Friedrich est celui que les bombardiers alliés déclenchèrent par l’usage de bombes incendiaires conçues pour faire plus de dégâts et de victimes que les bombes classiques et pour frapper prioritairement les civils. Après avoir cherché à détruire l’économie allemande et constaté l’insuffisance de leurs moyens (l’Europe entière travaillait pour l’Allemagne), Churchill et ses conseillers techniques du Bomber Command inventèrent en toute conscience le «moral bombing» destiné à saper la confiance des travailleurs et du peuple allemands en leur Etat belliciste mais aussi à les punir de leur soutien objectif et de leur caution au régime. Le sens critique oblige à dire que cette argumentation est exactement celle des «terroristes» de tous les temps, quand ils tiennent les «civils» pour la partie cachée mais consentante (a fortiori en démocratie) d’un dispositif de guerre. Il faut aussi ajouter que si l’Allemagne commença de toute évidence les violences contre les civils (Pologne, bientôt URSS), la première attaque allemande sur un objectif civil anglais fut limitée et accidentelle. Mais la logique de la guerre a toujours été l’escalade vers «la guerre totale» (qu’on pense à la «terre brûlée»), impliquant l’anéantissement complet de l’ennemi comme communauté solidaire.

Friedrich estime à plus de 600.000 le nombre des civils tués et à 76.000 celui des enfants sacrifiés. Quelles que soient les justifications «morales» (loi du talion contre un régime agressif, cruel et meurtrier de civils) ou «politiques» (raison d’Etat pour sauver la démocratie, arrêter l’expansion du nazisme, l’hégémonie allemande), les faits prouvèrent l’inutilité de cette stratégie puisqu’elle ne mit pas à genoux la population allemande. La guerre sur deux fronts prenant en tenaille les armées du Reich et l’épuisement des troupes face aux formidables effectifs soviétiques, l’entrée en guerre des Etats-Unis, arsenal de la victoire, firent bien plus en ce domaine. Le patrimoine historique allemand souffrit en revanche de pertes irréparables et catastrophiques pour la culture européenne.

La première partie, «Armes», part de la description et de l’analyse de la destruction de Wuppertal-Barmen (mai 1943), qui inaugure la méthode systématique des Alliés de guerre aux civils par la combinaison des bombes explosives («blockbusters»), des bâtons d’électro-thermite incendiaires, du bombardier lourd et des escadrilles d’éclaireurs (pathfinder). Successivement, les «ingénieurs du feu» et leur industrie, le «bombardier lourd», l’invention capitale qu’est «le radar» font l’objet d’explications historiques et techniques précises et claires; sont également analysés la formation, les risques et les doutes de «l’équipage», soumis à de lourdes pertes.

La seconde partie, «Stratégie», explique («sur la voie du Moral Bombing») dans quelles conditions et avec quels buts fut inventé ce concept, après le diagnostic d’échec relatif du bombardement économique et industriel, comment les plans d’une destruction complète et spectaculaire de l’Allemagne par l’inondation (destruction des barrages) puis par le feu, exprimés en termes bibliques de vengeance divine, furent appliqués, comment l’Allemagne échappa de peu à la guerre bactériologique envisagée (charbon des Etats-Unis). Jörg Friedrich montre bien à quel point la guerre et l’anticipation de la guerre sont le moteur d’inventions techniques qui se retournent selon les cas d’un usage civil pacifique à un emploi militaire et destructif. «La marche vers le Rhin» retrace la politique de bombardement massif des Alliés, appliquée avec toute la force de l’industrie américaine, qui ravagea la Normandie (destruction complète du havre et de Caen), une partie de l’Italie (Monte Cassino), puis la vallée du Rhin (Cologne), avant d’être abandonnée après l’entrée en Allemagne pour ne pas frapper les troupes alliées elles-mêmes sur un territoire déjà considérablement touché du côté occidental. Dans bien des cas, les armes de destruction massive frappèrent sans aucune utilité stratégique.

Cette description des ravages provoqués en Allemagne fait l’objet de la troisième partie, «Territoire», divisée en quatre chapitres nommés par les points cardinaux. La quatrième partie traite des tentatives allemandes pour assurer la «Sauvegarde» des populations et du patrimoine. Les titres des chapitres constituent une liste des lieux («Les souterrains, lieux de refuge», «Le Front de la patrie»), des modalités («L’assistance») et des enjeux («Les évacués») de cette politique d’«Etat-Providence».

«Nous» (cinquième partie) et «Moi» (sixième partie) décrivent et analysent les réactions collectives et individuelles des victimes du feu, soumises à la propagande et à la pression des Alliés, ainsi qu’à la propagande et à la répression de l’Etat nazi. La guerre de bombardement massif est une expérience physique et psychologique pour les civils, un traumatisme pour soi, une angoisse pour les siens, en particulier pour les enfants. Entre ressentiment envers les nazis et haine des massacreurs alliés, les perceptions et réflexions divergent selon la capacité de compréhension politique. Dénonciations spontanées et espionnage permettent au régime aux abois de sévir publiquement contre la trahison et la démoralisation, tandis que la population lynche les pilotes alliés arrêtés sans considération du «droit international».

«Pierres» (septième partie) s’arrête finalement sur la destruction du patrimoine architectural ou urbain (maisons de Goethe à Francfort, de Beethoven à Bonn, cathédrale de Cologne, etc) et sur la destruction des bibliothèques précieuses victimes du feu («Le plus grand autodafé de livres de tous les temps») ou du sel des mines. «Le nombre des volumes perdus par les bibliothèques publiques s’élève à près de huit millions, les pertes privées n’ont pas été chiffrées. Même si elle en a anéanti plus que cela ne s’était jamais produit dans le passé, la guerre incendiaire n’a pas détruit autant de papier que sa combustibilité l’y prédisposait. Mais le papier l’emportera sur elle, il a plus de souffle que le feu».

La force étonnante de Friedrich est de présenter au lecteur une étude d’une érudition et d’une exposition thématique impeccables, dont la précision, l’ordre, la logique, la froideur analytique et l’objectivité contrastent singulièrement avec l’horreur du sujet. Le style parfaitement maîtrisé fait alterner l’objectivité technique – Jörg Friedrich est un admirable spécialiste des questions scientifiques de la guerre - la pédagogie sans pathétique ni affadissement et un sens des formules lapidaires et denses, qui avec le génie visionnaire du poète ou celui, saisissant et cruel, des moralistes français, touche au plus profond et fait réaliser ce que l’humanité ne cesse de pouvoir contre elle-même : «l’inhumain» est parfaitement humain. Avertissement éthique sans miévrerie ni catastrophisme.

La magnifique traduction d’Isabelle Hausser a l’élégance de se faire oublier en servant admirablement la beauté du texte : grâces lui soient rendues et puisse-t-elle donner tout le souffle du français à Der Brand.


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 19/11/2004 )
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