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Un livre passionnant à questionner
Henry Rousso    Collectif   Le Dossier Lyon III - Le rapport sur le racisme et le négationnisme à l'université Jean-Moulin
Fayard 2004 /  18 € - 117.9 ffr. / 314 pages
ISBN : 2-213-62368-6
FORMAT : 16x24 cm

L'auteur du compte rendu, David-Jonathan Benrubi, élève à l'École des chartes, président de l'Association historique des élèves du lycée Henri IV, poursuit, sous la direction de MM. Bruno Laurioux et Michel Pastoureau, des recherches sur les représentations des banquets au Moyen Age.
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En novembre 2001, Jack Lang, ministre de l'Education nationale, charge une commission dirigée par Henry Rousso, de «faire la lumière sur le racisme et le négationnisme qui ont pu trouver leur expression au sein de l'université Lyon III». Dans un contexte de forte agitation médiatique, la lettre du ministre au directeur de l'Institut d'Histoire du Temps Présent précise qu'il s'agit d'«éviter pour l'avenir le double écueil d'une occultation – volontaire ou involontaire – du passé et d'une polarisation injustifiée sur ces questions». Le rapport, fruit du travail mené à partir de septembre 2002 par H. Rousso, A. Becker, Ph. Burrin et F. Brayard, a été rendu au ministre François Fillon le 5 octobre 2004. Les éditions Fayard en publient «la version définitive et intégrale».

C'est d'un livre d'histoire dont on parlera ici et non des résultats d'une enquête commissionnée par un ministre. Certes en grande partie fictive, cette distinction rend compte d'un problème peut-être à l'origine d'une réception globalement mauvaise par la presse générale (qui, semble-t-il, au vu des citations et commentaires qu'on y trouve, n'a souvent lu que les dernières pages): la «mission» Rousso étant en soi une institution extraordinaire, elle a produit un objet extraordinaire dont il est crucial mais malaisé de définir la nature. La publication de cet objet par une maison d'édition privée ne contribue pas à clarifier le problème.

Le livre – passionnant, on ne le taira pas plus longtemps – suit un plan semi-chronologique classique : le déroulement des événements expliqués est régulièrement tempéré par des pauses permettant un gros plan, un recul, un tableau de référence (présentation de tous les protagonistes, ch. III.1), un changement de catégories explicatives (passage au registre sociologique, ch. VI.3), des considérations plus larges sur le système universitaire etc. Conformément aux méthodes de l'histoire du «très contemporain» ou «temps présent», la mission a fortement recouru à l'histoire orale, sans négliger les fonds d'archives auxquels elle a eu accès grâce à des dérogations, ni les documents fournis par des acteurs (en particulier, l'association Hippocampe); le livre est enrichi par la diversité de ces approches.

Le discours veut avant tout éviter l'illusion téléologique, péril classique des historiens, mais plus grand encore dans un certain contexte médiatique inventeur du cliché assez absurde et très vendeur de la «capitale du négationnisme». Il convient d'analyser chaque affaire (principalement: Faurisson en 1979-80, Roques en 1985-86, Notin en 1990, Plantin en 1999) pour elle-même sans postuler a priori de lien entre elles, sans négliger la "part de contingence" (l'expression revient souvent) qui a pu jouer ici et là. Il s'agit aussi de revenir sur un autre cliché, né de la scission de 1973, celui du couple Lyon II (de gauche, démocratique) / Lyon III ("facho"), opposition qui, simpliste, est particulièrement inopérante pour la période récente (affaire Plantin). Enfin, toutes les composantes du problème sont prises en compte, notamment les dysfonctionnements du système universitaire, la logique criticable des mouvements sociaux engagés, le temps long des tensions Université/Etat, le temps plus court des carrières individuelles et des phénomènes d'opinion (par exemple, après la profanation de Carpentras).

On ne peut résumer ici les thèses du livre, mais on invitera à lire les pages 271-288, qui le font bien. Notons seulement que la mise en avant de l'incapacité de l'Université à assumer pleinement son autonomie comme facteur de non endiguement de la diffusion d'idées négationnistes dans les universités lyonnaises n'est pas le moins intéressant des acquis du livre.

Au non spécialiste de ces questions, la présentation des affaires à la fois les plus graves (mettant en cause des enseignants) et les plus documentées, c'est-à-dire l'essentiel du livre (ch. I-VI) apparaîtra convaincante, claire et passionnante. En arrière-plan, l'histoire générale du négationnisme et de l'extrème droite est utilement rappelée.

En revanche, l'exposé sur l'affaire Plantin (la plus récente, celle qui est à l'origine de la commission) est plus flou. Cela tient en grande partie à la très forte médiatisation du problème, et au caractère lacunaire des sources. Mais, tout à sa volonté de déconstruire un discours (celui des associations rivales, entrées dans une logique de scandalisation et de surenchère, parfois de règlement de comptes), et, peut-être, cédant à une tendance propre à un certain courant historiographique (cf. les débats classiques sur le "linguistic turn"), le livre, qui met fortement l'accent sur les représentations à l'oeuvre (et à juste titre: l'étude de la "culture" Lyon III, par exemple, permet souvent de rendre compte des réactions des présidents), tend à le faire au détriment de l'étude des faits eux-mêmes, dont l'exposé est (parfois) lacunaire. Ainsi, au sujet d'une péripétie récente impliquant le nouveau président de Lyon III, "l'important est ici moins de savoir quelle est la version la plus proche de la réalité que de comprendre comment cet épisode fait sens au regard des controverses autour de Lyon III" (p.264). Une telle position, probablement la meilleure sur un plan scientifique s'il s'agissait d'étudier la trahison du général Dumouriez ou la diplomatie de Richelieu, est-elle tenable quand il faut comprendre et donner à voir ce qui se passe ou s'est passé de “laid”, hier matin, ici, dans la nation ? La réponse est évidente, et l'auteur y souscrit à maintes reprises: les deux approches sont nécessaires. Mais on aura le sentiment que la seconde (parce que plus excitante sur le plan intellectuel ? Parce que plus rare ?) a souvent le dessus sur la première.

De fait, on a été surpris de trouver en note de bas de page (p.90) la seule mention d'Abdelhamid Bdioui, auteur d'une thèse sur L'Image de l'Arabe et du Musulman dans la presse écrite en France dans laquelle sont reproduits sans critique des passages des Protocoles des sages de Sion. Cette thèse a été soutenue avec succès à Lyon III en 1985, recevant la mention "passable", devant un jury comportant entre autres un Bernard Lugan (l’un des professeurs de Lyon III ayant fait parler d'eux) qui déclare avoir été "réquisitionné" par le président Goudet pour ce jury. L'année 1985 est celle de la très importante affaire Roques. L'utilisation de la mention "passable" pour signifier "mauvais" relève d'un de ces dysfonctionnements de l'Université française, qui sont à plusieurs reprises mis en lumière. La présence de Lugan et plus encore l'implication de Goudet posent en elles-mêmes la question d'une certaine continuité dans la complaisance ou l'encouragement (problème du "système Goudet"). Or toutes ces informations sont retenues, on l'a dit, dans une dizaine de lignes de bas de page. Pourquoi un livre qui s'attache ailleurs à expliquer toutes les "affaires", montrant notamment que l'une d'entre elles n'est fondée que sur une pratique odieuse de la diffamation (Videlier-Robert, ch. VI), met-il au placard infrapaginal une délivrance de thèse qui a, du moins en apparence, tous les attributs d'une affaire majeure ? Si celle-ci n'en est pas une, ne fallait-il pas au moins le démontrer ? Parce qu'elle a occupé moins de place dans l'opinion, est-elle moins significative ?

Enfin, on reste un peu sceptique devant les dernières pages du ch. VII. Une écriture qui se fait journalistique, une cascade de notices sur les événements les plus récents, mais, tout-à-coup, un effondrement de la perspective historique. Alors, conclusion ou épilogue de roman ? Dans cette faille, dans ce soudain déficit d'information, surgissent fatalement en creux des incohérences de dernière minute. Car si le rapport appelle un bilan, l'étude historique peine à figer un temps qui n'est pas révolu pour établir un constat. Ainsi de nombreux articles de presse ont souligné la contradiction entre l'allusion au recrutement d'une germaniste d'extrème-droite l'année dernière et l'idée sous-jacente qu'après de si grands tumultes, la situation va en s'assainissant. C'est à nouveau le problème épistémologique classique : jusqu'où le regard de l'historien peut-il se rapprocher du temps de l'écriture ? (La quatrième de couverture dit: "...ce travail devrait faire école: oui, on peut faire l'histoire du temps présent..."). A nouveau, ceux qui traiteront cet objet en livre d'histoire et non en rapport politique, mettront à son actif de poser la question.

Une conclusion termine l'ouvrage, d'abord par un (très bon) résumé, puis, en une vingtaine de lignes nécessairement un peu pauvres, avec une idée ou deux quant à une "possible sortie de crise".

A la fois parce que le sujet est sensible et parce que le livre est brillant, on a envie de critiquer. Mais il reste qu'Henry Rousso et son équipe ont livré une étude de référence sur la situation lyonnaise, dont la plus grande partie semble inattaquable, et un ouvrage extrèmement riche d'enseignements sur des sujets aussi divers que le négationnisme, le fonctionnement des universités et leurs rapports avec les institutions, les mouvements engagés, des questions de méthode en histoire... Parce qu'elle n'est pas monothétique, parce qu'elle connaît des hésitations, il y a là une réflexion qui ouvre de nombreuses perspectives. A la relecture, nous n'avons pas eu l'impression d'en avoir fait le tour.


David-Jonathan Benrubi
( Mis en ligne le 01/01/2005 )
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