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Dangereuses déliaisons
Stéphane Beaud   Younes Amrani   Pays de malheur ! - Un jeune de cité écrit à un sociologue
La Découverte - Poche 2005 /  9 € - 58.95 ffr. / 255 pages
ISBN : 2-7071-4677-3
FORMAT : 13x19 cm

Première publication : octobre 2004 (La Découverte).

Suivi de Des lecteurs nous ont écrit.

L'auteur du compte rendu: titulaire d’une maîtrise de Psychologie Sociale (Paris X-Nanterre), Mathilde Rembert est conseillère d’Orientation-Psychologue de l’Education Nationale.

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Il est des livres qui ont le pouvoir de changer une vie. C’est sans doute le cas de 80 % au bac… et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire (La Découverte, 2003) de Stéphane Beaud, qui enseigne la sociologie à l’université de Nantes. Cet ouvrage passionnant synthétisait plusieurs années d’enquête auprès de jeunes descendants de migrants, de milieu modeste, dans la région de Montbéliard. A partir de nombreux témoignages, Beaud analysait les aspirations et les déceptions d’une génération qui se lança dans l’aventure des études longues à la fin des années 80, dans un contexte de déclin du monde ouvrier ravagé par le chômage de masse. L’échec attendait ces jeunes en DEUG où ils se retrouvaient faute d’avoir été admis dans les filières sélectives de l’enseignement supérieur. L’université, qui n’était pas préparée à accueillir ce type de public, ne pouvait leur offrir l’acculturation nécessaire à la réussite. Les emploi-jeunes constituèrent finalement pour certains d’entre eux une planche de salut provisoire.

Emploi-jeune, telle est justement la situation de Younes Amrani. D’origine marocaine, issu d’une cité des environs de Lyon, ce jeune homme de 28 ans a interrompu son DEUG d’histoire mais reste féru de sciences sociales. Marié jeune, précocement père de famille, il s’occupe aujourd’hui de l’espace multimédia d’une bibliothèque municipale. Les conditions sont donc réunies pour qu’il lise l’ouvrage de Beaud, en soit bouleversé tant les témoignages le renvoient à sa propre histoire… et lui écrive un courriel, en décembre 2002, pour lui dire tout cela. «Votre lettre me conforte dans l’idée que la sociologie peut servir à quelque chose» lui répond le sociologue, qui ne renierait sûrement pas la formule qui sert de titre au documentaire de Pierre Carles sur Bourdieu : «la sociologie est un sport de combat». C’est le début d’une longue correspondance qui durera jusqu’en juillet 2003. Beaud questionne son interlocuteur sur son enfance et son adolescence, sa situation familiale, son entourage amical, son rapport aux études et au travail… En somme, tous les éléments de sa construction subjective. La majeure partie de l’ouvrage est donc composée des courriels d’Amrani, Beaud se contentant de relances ; il en a cependant rédigé une introduction et une conclusion. La faible part laissée à l’analyse sociologique au profit du témoignage brut rend Pays de malheur encore plus facile d’accès au néophyte en sociologie que 80 % au bac : celui-ci avait déjà le mérite d’approcher sans préjugés le vécu quotidien des jeunes de cité, celui-là donne entièrement la parole à l’un de ces jeunes – parole si peu entendue dans l’espace public.

Amrani, qui n’a pas accepté son échec en université, retrace d’abord son itinéraire scolaire. Fils d’ouvrier, il est le seul de sa fratrie de six enfants à accéder au lycée général. Ses bons résultats l’amènent à s’orienter en section scientifique malgré des goûts littéraires. Ce n’est qu’après trois échecs au bac S qu’il obtient son bac L en candidat libre. Entre temps, le service militaire, institution qui permet soi-disant le brassage social, aura montré son inutilité… L’adolescence d’Amrani se déroule dans un climat familial difficile qu’il évoque bientôt dans ses messages : préretraite du père vieillissant, grossesse illégitime de la sœur, chômage du frère… La pauvreté s’accompagne d’une sévérité excessive des parents et surtout d’une absence de communication familiale. Le jeune Younes part à la dérive, lâche les études, se met à fumer et à boire ; ses amis, eux, ne s’en tirent pas mieux ; certains sombrent dans la délinquance, la maladie mentale ou le suicide. «J’ai vu un jeune pleurer seul la nuit dans sa cage d’escalier parce qu’il en avait marre de se défoncer la tête toute la journée au shit et à l’alcool». L’action sociale et culturelle accomplie en banlieue ne trouve pas grâce aux yeux d’Amrani : aller passer quelques jours à la mer grâce à la mairie, ou être aidé ponctuellement par une assistante sociale, ne suffisent pas à des jeunes qui auraient besoin de réelles formations débouchant sur des emplois. Et pas n’importe quel emploi : Younes refuse catégoriquement le «travail d’esclave» en usine… L’islam lui offre une certaine stabilisation, alors qu’il reprend le chemin des études, mais la religion ne saurait le satisfaire : trop conservatrice. Lui-même tend vers l’extrême gauche, sans croire réellement à l’efficacité du militantisme. SOS Racisme ? «Des nostalgiques des années 80». ATTAC ? «Un autre monde est possible paraît-il, mais quand on n'est pas ce de monde, comment on fait ?!!!»

Tandis qu’il correspond avec le sociologue naît le mouvement Ni Putes Ni Soumises. Bien qu’il lui reconnaisse quelque intérêt, Amrani craint que cette médiatisation ne désigne encore plus à la vindicte populaire les jeunes garçons de cité : on les savait mauvais élèves, délinquants, les voilà machos et violents envers les femmes. Il explique les difficultés des garçons à trouver une amie, coincés comme ils le sont entre des «filles de cité» inaccessibles et des «Françaises» qui ne veulent pas d’eux. C’est à l’université qu’il rencontre sa femme Sofia, issue du même milieu que lui ; un enfant naît très vite de leur union. Mais la vie de couple n’est pas rose tous les jours… Quant à son travail actuel à la bibliothèque, Amrani admet y rencontrer des difficultés relationnelles avec ses collègues : venant d’un autre milieu social, il se sent différent d’eux ; tandis que son parcours intellectuel l’éloigne aussi de ses anciens amis du quartier – quartier qui continue d’exercer sur lui un étrange mélange d’attraction et de répulsion. En attente d’une hypothétique titularisation dans la fonction publique territoriale, il rêve de devenir prof d’histoire… en ZEP.

Outre son intérêt sociologique, cette correspondance entre un auteur et un lecteur (qui devient auteur à son tour) trouble par sa curieuse parenté avec un processus psychanalytique. Au début, Amrani découvre avec bonheur la liberté de parole permise par l’éloignement et l’absence d’implication dans sa vie privée de son interlocuteur : à cet inconnu, il peut tout dire. Tour à tour, il se confond en remerciements envers le sociologue pour la qualité de son écoute, il se plaint que leurs échanges ne soient pas assez nombreux quand Beaud est occupé ailleurs, il se reproche de ne pas prendre leur travail de correspondance assez au sérieux quand il ne craint pas de le décevoir en avouant ses fautes (il a fréquenté des prostituées et lit l’Equipe). Il lui arrive aussi de le provoquer gentiment : «des questions professeur ?» Amrani a donc tout de l’analysant débutant… On sent qu’il envie son interlocuteur : «vous avez vraiment de la chance d’avoir une vie aussi riche». Difficile de ne pas songer au transfert quand il se laisse aller à écrire : «vous n’êtes pas mon père, ni mon grand frère (…) J’aurais aimé être fils de profs». Episode amusant, il refuse de dévoiler le contenu de sa correspondance à Sofia, qui se demande ce que son mari peut bien fabriquer avec ce sociologue. Younes se plaint alors à ce dernier que sa femme, étudiante, n’«assure pas, intellectuellement» (sic)…, lui qui aimerait tant «vivre avec quelqu’un avec qui partager des points de vue et qui puisse (l)’enrichir intellectuellement». Bref, quelqu’un comme Stéphane Beaud par exemple. Il faut dire que ce travail de «socio-analyse» est devenu pour Amrani «comme une drogue, c’est presque vital» : le voilà donc analytico-dépendant… C’est grave docteur ? Insomnies, maux de dos, les troubles psychosomatiques font leur apparition tandis que pointe dans ses écrits un grand sentiment de manque d’amour et de solitude. L’emprise d’un passé douloureux sur un présent terne apparaît dans toute sa force. Il en arrive enfin à cette conclusion frappante, alors que la correspondance s’achève : «j’ai l’impression d’avoir fini ma vie et je crois que c’est positif car cela veut dire que je recommence à vivre». Les sciences sociales et celles de la psyché font décidément bon ménage. Freud et Bourdieu, même combat ?

Et pourtant, le lecteur reste sur sa faim. Un récit de jeunesse aussi poignant que celui de Younes Amrani aurait mérité un réel travail d’écriture. Car dans ces courriels écrits à la va-vite, comme en état d’urgence, dans un langage parlé parfois maladroit, apparaît çà et là quelque talent littéraire ; par exemple dans ce passage où il rend une sorte d’hommage à ses compagnons d’infortune : «les grands frères le nez rempli de poudre, les petits frères nerveux et haineux qui remplissent les dépotoirs que sont devenues vos prisons, le chômage vécu comme une maladie dans remède».

Eternel révolté, Amrani ne peut trouver son salut dans les institutions légitimes, dont il fait éclater au grand jour les contradictions. La politique ? Une utopie. La religion ? Une illusion. La famille ? Famille, je vous hais… Le travail ? Une aliénation bien souvent. Toujours en marge, toujours dans l’entre-deux, Amrani ne se situe-t-il pas finalement à une place d’écrivain ? Une autobiographie romancée aurait par ailleurs l’intérêt politique de toucher un plus large public que Pays de malheur qui reste malgré tout un livre de sociologie, rebutant donc certains lecteurs. Alors s’il vous plaît, Monsieur Amrani, reprenez votre souris : il est temps d’écrire pour de bon. La littérature aussi peut être un sport de combat.

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Sur Des lecteurs nous ont écrit...

«Savoir ce que je deviens (…) c’est pas ça qui est intéressant». Voilà ce que Younes Amrani répond aux lecteurs de Pays de malheur qui demandent à Stéphane Beaud des nouvelles de son petit protégé. Qu’on se le tienne pour dit. Caché sous un pseudonyme, refusant le contact avec la presse, Amrani montre, s’il en est encore besoin, qu’il ne cherche pas la célébrité. Il admet cependant que «c’est touchant que des gens s’intéressent à [s]on sort».

Sur le courrier reçu, les auteurs ont choisi de publier douze lettres, sans préciser leurs critères de sélection. Ainsi, une seule lettre est écrite par une femme. Curieuse proportion ! Est-ce à dire qu’aucune autre femme n’a écrit… ou que les lettres écrites par des femmes n’ont pas été jugées intéressante pour la publication ? Il est vrai que dans 80% au bac… et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Beaud avait plus enquêté auprès de garçons qu’auprès de des filles. De même, on trouve dans sa correspondance avec Amrani de nombreuses références à la socialisation masculine (inoubliables passages sur le foot, le service militaire…).

Autre point sur lequel la sélection des lettres peut prêter à contestation : remerciements et félicitations abondent dans le courrier publié. Une seule personne adopte un ton critique, et encore, il ne s’agit pas d’un lecteur mais d’un auditeur d’une émission de radio dans laquelle Stéphane Beaud intervenait suite à la publication de Pays de malheur. Là encore, comment interpréter ce fait, en l’absence d’indication de la part des auteurs ? «Je suis un peu irrité, écrit ce monsieur, d’entendre les plaintes constantes de jeunes issus de l’immigration, qui ne voient que le côté négatif de leur situation, sans se rendre compte que leurs conditions de vie seraient cent fois pires s’ils vivaient encore dans leur pays d’origine.» Voilà qui consolera ceux de nos compatriotes qui peinent à trouver une logement ou un travail parce qu’ils ne s’appellent pas Durand. Il est vrai que cet auditeur est optimiste : «Comme partout dans le monde, tout corps d’origine étrangère est long à digérer, mais c’est réalisable». Lui fait écho le pessimisme d’une fille d’immigrée : «je crois que nous ne ferons jamais partie intégrante de la société française, contrairement aux autres vagues d’immigration». Ne manque-t-elle pas de recul historique ? Sombre aussi, le ton de ces trentenaires en difficulté d’insertion qui déclarent appartenir à une génération sacrifiée, au-delà de la question du racisme et de la xénophobie. La majorité des lettres publiées provient en effet de «français de pure souche, jusqu’à la consanguinité» comme se définit ironiquement l’un d’entre eux.

Point positif, les lecteurs qui travaillent dans le domaine éducatif semblent enthousiasmés par Pays de malheur : «si tous les profs pouvaient le lire !». Mais l’aspect le plus frappant de cette correspondance publiée est le mimétisme de certains jeunes : lycéens, étudiants, ils se mettent à écrire eux aussi de longs mels à leurs profs, analysant leur parcours à la lumière de la sociologie, comme Younes Amrani avec Stéphane Beaud. «En relisant le livre, remarque un adolescent, on ressent une sorte de dégoût et en me relisant, je ressens la même chose». On ne peut qu’être en accord avec le mot de la fin, qui revient à un étudiant en sciences sociales : «oui, la sociologie est utile».



Mathilde Rembert
( Mis en ligne le 05/09/2005 )
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