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Le crime dans le crime
Nathan Réra   Outrages / Casualties of War - De Daniel Lang à Brian De Palma
Rouge Profond - Raccords 2021 /  28 € - 183.4 ffr. / 586 pages
ISBN : 979-10-97309-42-8
FORMAT : 15,7 cm × 21,5 cm
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. "- Il a fallu que tu remues tout ça, t'as pas pu t'en empêcher.
- Allez au diable... Capitaine"
.
(Dialogue de Casualties of War entre Erikson et son capitaine alors que le corps de Phan Thi Mao vient d’être retrouvé)

Le 18 novembre 1966, en pleine guerre du Viêt-Nam, le sergent Gervase décide de kidnapper, de violer puis d’exécuter une jeune paysanne vietnamienne durant une patrouille que doit accomplir sa section pendant quelques jours de reconnaissance dans la brousse. Il prévient ses camarades la veille et met son plan à exécution en passant par un village. Elle s’appelait Phan Thi Mao et a subi un calvaire par quatre G.I. américains. Storeby, ne croyant pas d’abord son sergent, assiste, au final impuissant, à l’acharnement de ses compagnons sur la jeune femme, avant de les dénoncer à sa hiérarchie. Chacun purgera sa peine avant d’être rapidement libéré d’une sentence déjà bien clémente. Le journaliste Daniel Lang s’empare de ce fait divers pour en faire un long article puis un récit poignant qu’il intitulera Casualties of War en 1969.

C’est ce drame terrible qui inspire le livre passionnant, envoûtant et assez époustouflant de Nathan Réra, admirateur de la première heure du film Casualties of War de Brian de Palma, tourné en 1988, avec notamment Michael J. Fox (dans un rôle à contre-emploi) et Sean Penn (toujours impeccable). Ce long métrage, le 19ème de ce cinéaste américain sulfureux, met en scène le drame de guerre qu’a relaté Daniel Lang en 1969. Le chercheur Nathan Réra retrace la vie de ce projet cinématographique qui a vu le jour en 1970 pour aboutir… après moult rebondissements, abandons, remaniements et événements… à Outrages en 1988.

Sans revenir sur les péripéties qui jalonnent près de deux décennies de projet artistique, notons que le scénario, initialement basé sur l’article de Lang, devint d’abord un film de Michael Verhoeven (également scénariste) en 1970 avant qu’Hollywood ne s’empare du projet. De 1972 à 1988, les scénaristes, tous de grands noms dans le domaine, Pete Hamill, David Giler, Heywood Gould, Daniel Lang (lui-même !), se mettent au travail afin de proposer une version définitive sans qu’aucun scénario n’aboutisse pour les raisons que Réra développe avec force détails. Il faut attendre 1987 pour que David Rabe propose, par la volonté de De Palma qui est fasciné par l’histoire depuis 1970, un scénario définitif validé par le metteur en scène. Durant les différents épisodes d’une écriture contrariée, John Schlesinger, Jack Clayton et Fred Zinnemann étaient pressentis pour la réalisation. C’est dire le poids de cette tragédie qui inspira ces grands artistes. Au final, De Palma réalise peut-être son meilleur film, en dépit de son échec commercial relatif et des critiques acerbes auxquelles il a dû faire face.

Réra s’est lancé dans une enquête tout à fait saisissante, minutieuse, truffée de trouvailles, en convoquant tous les acteurs du projet (du technicien au réalisateur en passant par les scénaristes, comédiens, accessoiristes, photographe), en comparant les différentes versions du scénario, en convoquant les acteurs, en analysant la musique de Morricone. Ce travail titanesque est d’autant plus appréciable qu’il émane de celui-ci à la fois une sobriété de style et en même temps une utilisation des informations, qui développe en détails les moments importants de la création (dont le tournage est une partie essentielle, extrêmement bien relatée dans ces pages). Réra aime découvrir et partager son amour du cinéma, y compris lorsqu’il s’agit d’un drame affreux (inscrit dans un massacre de masse) où la morale, le courage, la loyauté, mais aussi la cruauté, la souffrance, le viol, la lâcheté, la folie et le meurtre viennent poser des questions essentielles en temps de guerre. Eriksson, en personnage traumatique, n'a pas pu sauver la jeune femme alors qu'il s'oppose dès le kidnapping à ces atrocités. Il aura recours à la justice... qui montre toutes ses lacunes en manquant la condamnation ferme des soldats meurtriers. Elia Kazan avait réalisé en 1972 ce qui aurait pu être la suite du film, avec Les Visiteurs. De Palma a décidé de mettre en scène le cœur même de ce fait divers, en proposant une fable universelle.

De Palma, le cinéaste contesté d’Hollywood, suffoque lorsqu’il évoque 30 ans plus tard devant le public français de la cinémathèque le calvaire de Phan Thi Mao, jeune paysanne de 19 ans violée puis lâchement assassinée. Il reproduira cette thématique dans Redacted, en 2007, afin de bien montrer la portée d'une telle situation ; comment cautionner un crime crapuleux sous prétexte qu'il est commis dans un contexte de meurtres de masse ? Quelles sont les implications de la guerre sur l’esprit des soldats ? Ou encore, où se situe la morale là-même où elle est mise entre parenthèse (pour reprendre l’expression de J-P Sartre) ? Autrement dit, détruire l’ennemi (mission pour laquelle un pays déploie des médailles) autorise-t-il à supprimer une paysanne ? Pour se défendre, Meserve en fait une Viêt-Cong ; et quand bien même ? Doit-elle passer par le viol et la torture ?

C'est le drame qu'a vécu le jeune et courageux Storeby, seul contre tous (sa section, puis la hiérarchie militaire) pour tenter de sauver la pauvre femme (vietnamienne qui plus est). Nathan Réra livre ici un travail de recherche, d'analyse et de synthèse tout à fait admirable agrémenté de photos et de documents qui rendent compte de l’importance artistique voire culturelle d’un tel projet. De Palma, quant à lui, a réalisé une saisissante métaphore : ces hommes incarnent par leurs faits et gestes l'Amérique dans la guerre.


Simon Anger
( Mis en ligne le 21/05/2021 )
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