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Dandy zadiste ?
Thibault Isabel   Manuel de sagesse païenne - Pour un nouvel art de vivre avec les philosophes anciens d'Orient et d'Occident
Le Passeur 2020 /  19,50 € - 127.73 ffr. / 240 pages
ISBN : 978-2-36890-738-2
FORMAT : 14,0 cm × 20,5 cm
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Etrange idée que d'écrire un manuel d'éthique au XXIe siècle, non pas, de surcroît, consacré à un philosophe, ou à un courant philosophique, mais à un état d'esprit, une vision du monde, une idéologie au sens noble du terme. Là dessus, un manuel implique une pratique et la pratique tirée d'une idéologie devient très vite, au mieux, un truc un peu sec ou béni-oui oui, au pire un ensemble de règles dogmatiques avec solives, linteaux et contreforts - fort beau, certes, mais avec des murs partout, qu'on a tendance, dans notre monde postmoderne, à remplacer par des barbelés (ça se déplace plus facilement que les murs, et ça enferme au moins aussi efficacement). Sauf que la vision du monde dont il est question dans le livre de Thibault Isabel est celle du paganisme, et que sa pratique joue, nécessairement, de la souplesse, du flou, de l'ajustement, de l'à-peu-près, et de toute façon, comme le disait sans cesse Aristote, en situation. Le paganisme joue indéniablement le roseau contre le chêne.

Il est vrai que les trois grandes familles éthiques dominantes laissent les individus avides de justice sur leur faim : le Kantisme et ses descendant déontologiques, par leur rigueur logique, euthanasient bien souvent l'action avec une surdose de principe ; l'utilitarisme calculateur, pour sa part, détruit toute forme de dignité dans le résultat, ainsi que la possibilité d'un véritable équilibre entre les fins et les moyens ; et les éthiques du sentiment (le fameux Care et bien d'autres) se résument quant à elles à l'acceptation du fait accompli mariné dans la subjectivité et l'empathie qui, en forçant le souci des particuliers, détruit celui du général. La sagesse païenne s'inscrit donc dans la famille des éthiques de la vertu – ou plutôt faudrait-il dire que les éthiques de la vertus s'inscrivent à l'origine dans un fonds culturel païen, celui d'un univers complètement étranger voire opposé à celui des religions du livres. Ce qui pose trois problèmes. D'abord, que faut-il entendre par paganisme ? Ensuite, si vraiment cet univers là est opposé à celui des monothéismes, comment se fait-il que nombre de ses préceptes aient été utilisés et fertilisés par le christianisme (et les autres religions du livre) ? Enfin, comment se pratique, concrètement, le flou ?

Le parti pris de Thibault Isabel est de lier une civilisation, celle de la Chine antique (avec des auteurs comme Confucius, maître Xun et maître Kong), dont il est spécialiste et qu'il avait déjà largement travaillée dans son Paradoxe de la Civilisation (2010), et celle de la Grèce antique (voire certains auteurs de la renaissance, comme Giordano Bruno), avec une préférence palpable (et très nietzschéenne) pour Héraclite ou encore le stoïcisme. Les cultures et religions indiennes sont exclues parce qu'elles supposent une réalité transcendante de la nature, et plus valorisée qu'elle – ce qui nuance l'inscription de la perspective d'Isabel dans la logique de l'écologisme américain, adepte des religions et philosophies orientales. Par ailleurs, il intègre dans la famille païenne, l'animisme et le panthéisme (auquel il aurait pu tout aussi bien ajouter le chamanisme) en ce que ces religions et spiritualités restent enracinées dans la nature elle-même, sans nécessité d'un arrière-monde pour lui donner sens, et valeur.

Le travail de l'auteur est plus synthétique que syncrétique : il ne relève en aucun cas d'une forme de New Age de management. La pensée qui s'en dégage valorise et articule avec finesse la pluralité des principes, l'eudémonisme, la modération et la tempérance, l'unicité de l'esprit et du corps, la pragmatique, la volonté d'harmoniser et d'esthétiser la vie humaine aux divers aspects desquels chaque chapitre du livre est consacré, par exemple, le juste milieu, le rapport au corps, l'éducation ou encore les rapports hommes/femmes et la mort. Si ce n'était pour son attaque du christianisme, presque constante, et comme nécessaire, par contraste, à unifier le paganisme, le ton est plutôt doux et l'on imagine aisément, émergeant de ces pages, un individu correspondant à ce que le code civil appelle «un bon père de famille», une sorte de modèle de bon sens. Sauf que le modèle que propose Isabel n'est pas bourgeois - s'il peut bien être conforme, il ne doit jamais être conformiste - et qu'il est capable de sacrifice et d'excès si le jeu en vaut la chandelle. La violence (peut-être même l'excès) a sa place dans l'univers, et dans l'organisation sociale en particulier, si elle ne fait pas système et si elle a un sens communautaire, si elle sert, finalement, la multiplicité du monde, et non pas sa standardisation.

Le livre présente cependant deux défauts : le premier, de caricaturer le christianisme, d'abord en l'assimilant à certains courants spécifiques (et d'inspirations gnostiques et puritaines) alors qu'il ne se résume pas à la dogmatique institutionnelle. Le second est plus subtil ; il est celui de toute morale relativiste, floue et qui joue sur la souplesse dans le choix des principes : par exemple, prôner le juste milieu, comme Aristote, c'est déterminer des manières d'agir extrêmes, un cadre avec des points de repères, duquel la manière bonne est redevable, dont elle tient ses proportion, son équidistance. Cela fonctionne un peu comme un optimum de Pareto en économie : on peut trouver un équilibre dans une situation parfaitement insupportable. Ainsi pourrait-on considérer que le personnage de fiction Hannibal Lecter, le psychopathe Cannibale du Silence des Agneaux, est un parfait sage païen : modéré dans sa perversité (il pourrait après tout tuer davantage, plus cruellement, avec moins de civilité et des gens plus innocents), esthète dans sa violence, souple dans ses principes. Et si le christianisme a bien des cadavres dans ses placards, on ne peut pas dire que la pensée, la spiritualité païenne en aie moins : si l'on considère les sacrifices humains, le culte des leaders politiques, la justification de l'esclavage, des innombrables génocides et l'exploitation des femmes (patente en Chine et pas seulement sur le pourtour méditerranéen), on peut dire que pas plus que le christianisme, le paganisme ne suffit en soi pour produire de la sagesse.

Cependant, le Manuel est bien utile : d'abord parce que l'on y rencontre (ou revoit) des auteurs peu connus en Occident, et absolument pertinents pour aborder notre époque postmoderne ; ensuite, parce que, plutôt qu'une éthique païenne, c'est une éthique personnelle qu'Isabel expose, qui n'est pas sans présenter un outillage pratique et critique à l'époque des algorithmes et de l'aliénation sous toutes ses formes ; enfin, parce qu'il y a, comme l'indique le sous-titre, un art de vivre qui y est décrit, un modèle en porte-à-faux qui pourrait bien être l'heureuse rencontre entre un dandy et un zadiste.


Frédéric Dufoing
( Mis en ligne le 24/04/2020 )
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