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Tragédie d'un homme seul
Cesare Pavese   Pavese - Oeuvres
Gallimard - Quarto 2008 /  35 € - 229.25 ffr. / 1809 pages
ISBN : 978-2-07-012187-8
FORMAT : 14cm x 20,5cm

Édition établie et présentée par Martin Rueff.

L'auteur du compte rendu : Scénariste, cinéaste, Yannick Rolandeau est l’auteur de Le Cinéma de Woody Allen (Aléas) et collabore à la revue littéraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boréal) où écrivent, entre autres, des personnalités comme Milan Kundera, Benoît Duteurtre et Arrabal.

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L'oeuvre de Cesare Pavese est tragique et en dit long sur la fracture qui nous constitue en tant qu'être humain. «Avant de naître, nous étions tous morts», écrit ainsi Pevese dans son oeuvre majeure, Le Métier de vivre. On sait qu'il s'est suicidé le 26 août 1950 dans une chambre d'hôtel à Turin, laissant sur sa table un dernier texte. Il y a quelque chose de poignant dans l'oeuvre de Pavèse, dans ce combat pour comprendre les rapports humains à travers la littérature sans pouvoir y faire face dans la vie. Et notamment les rapports entre hommes et femmes.

L'anniversaire de la naissance de Cesare Pavese en 2008 fut l’occasion pour les éditions Gallimard de publier dans la collection Quarto un volume rassemblant les œuvres majeures du grand écrivain italien. Dirigé par Martin Rueff, cet ouvrage comporte une biographie agrémentée de photos, de notes, une bibliographie commentée par Martin Rueff lui-même et des œuvres présentées par ordre chronologique. Ce volume est préfacé par Natalia Ginzburg («Portrait d'un ami») mais aussi Italo Calvino et Martin Rueff.

Né en 1898, Pavese étudie la littérature anglaise à Turin et écrit une thèse sur le poète américain Walt Whitman en 1930. Il traduit aussi en italien Moby Dick d'Herman Melville, en 1932, ainsi que des œuvres de John Dos Passos, William Faulkner, Daniel Defoe, James Joyce ou Charles Dickens. Il collabore à la revue Culture dès 1930, publiant des articles sur la littérature américaine, et compose son recueil de poèmes Travailler fatigue, qui paraîtra en 1936, année où il devient professeur d'anglais. Cesare Pavese s'inscrit de 1932 à 1935 au Parti national fasciste, sous la pression, selon lui, des membres de sa famille. En conformité avec le régime, il est choisi en 1934 comme directeur d'une revue culturelle, tribune de ses amis de «Giustizia e Libertà», groupe en fait anti-fasciste. En 1935, Pavese est arrêté pour activités anti-fascistes. Exclu du parti, il est exilé en Calabre pour huit mois. En 1939, il écrit Le Bel été, récit qui ne paraîtra qu'en 1949.

Après la Seconde Guerre mondiale, Cesare Pavese adhère au Parti Communiste Italien, s'établit à Serralunga di Crea, puis à Rome, Milan et Turin, travaillant pour les éditions Einaudi. Il ne cesse d'écrire durant ces années, achevant en 1949 un roman, La Lune et les feux. On découvrira après sa mort un journal, c'est Le Métier de vivre, titre qui en dit long.

«Tu seras aimé le jour où tu pourras montrer tes faiblesses sans que l'autre s'en serve pour augmenter sa force», écrivait-il somptueusement, donnant ainsi l'une des plus belles définitions de l’amour. Il y a une quête désespérée chez lui de sauver la poésie et la littérature, d’inscrire cette fracture ontologique et cette beauté tragique dans une splendeur esthétique. Splendeur toute simple par ailleurs, dans un style épuré et pas du tout précieux.

L'Homme chez Pavese est perdu, plongé dans les affres de sa conscience, rongé par le temps où rien ne se résout. Dans ses nouvelles ou ses romans, l’écrivain italien insère souvent un personnage trouble qui vient entraîner une perte de repères. Ces personnages sont seuls, tristes, orgueilleux et en souffrance, marqués par l'errance intérieure, la difficulté d’être au monde, la déchirure opérée par des relations qui n’aboutissent pas. Leur influence n’est pas sans importance sur les personnages rencontrés. Le cadre est la province ou la campagne italienne, la plage, les vacances, voire les stations balnéaires, désertées et dont l’aspect étrange et unique fait partie intégrante d'une intrigue souvent dramatique ou obscure. Avant que le coq chante et Le Bel été s'inscrivent dans ce schéma. On a l'impression d'être comme dans un film d'Antonioni, avec cette étrange vacuité, cette sensation du temps qui passe, l’ennui qui lamine chaque instant.

La force d'un romancier et poète comme Pavese est de ne pas tomber dans le pathos, de mettre en relief les paysages, le soleil aride, les forces cosmiques et naturelles en jeu. On parcourt avec délices cette oeuvre, depuis les poèmes de Travailler fatigue jusqu'à Le Métier de vivre. Vacances d’août est une chronique en trois parties sur l’enfance. Jeux, rivalités, contemplation du monde depuis une fenêtre et amertume rythment ce beau texte solaire. Le Camarade est un roman déchiré se passant au temps fascisme.

Le Métier de vivre, entreprise diariste, montre l'envers du décor ; il a été l’objet de coupes sombres dans ses versions précédentes (1952, 1958, 1962, 1977). Pour la présente édition, première édition intégrale, Martin Rueff a repris la «nouvelle édition d’après le manuscrit», établie en 1990 par Marziano Guglielminetti et Laura Nay. C'est dans ce texte sublime et torturé que l'on se rend compte de la lutte incessante de Pavese pour arracher par la fiction (le roman) le voile mensonger dont se recouvrent les êtres pour ne pas se voir tels qu'ils sont. En quelque sorte arracher par la fiction la fiction qui recouvre les hommes et les femmes dans la vie réelle : «Les artistes intéressent les femmes non point en tant qu'ils sont artistes, mais en tant qu'ils réussissent dans le monde».

Ici, le romancier explique qu'il ira jusqu'au bout de sa solitude. «On ne se tue pas par amour pour une femme. On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, dans notre misère, dans notre état désarmé, dans notre néant» (23 mars 1950). Ou encore : «La compensation d’avoir tant souffert c’est qu’ensuite on meurt comme des chiens» (17 novembre 1936). Pavese, dans ce journal, n'a plus rien à cacher et dit sans fard ce qu'il pense et ressent.

Cependant, il ne se complaît pas dans le désespoir et cette solitude : il veut comprendre et tout rédimer par la beauté de l’écriture : «Toute souffrance qui n’est pas à la fois connaissance est inutile» (19 janvier 1939). Un constat désabusé et lucide : «On obtient les choses quand on ne les désire plus»... Le courage de Pavese est dans le dénuement le plus absolu de l'être face au monde, face au sexe, face à soi. «Et pourtant c'est simple. Quand on n'existe plus, on meurt. Et voilà» (27 novembre 1945). Le courage d’être humain même si le fardeau est parfois trop lourd.

Cesare Pavese termine Le Métier de vivre par cette phrase bouleversante : «Tout cela me dégoûte. Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus». Et une semaine plus tard...


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 09/01/2009 )
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