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Nancy Huston   Lèvres de pierre
Actes Sud - Babel 2020 /  7,80 € - 51.09 ffr. / 240 pages
ISBN : 978-2-330-13568-3
FORMAT : 11,0 cm × 17,6 cm

Première publication en août 2018 (Actes Sud)
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Les lèvres de pierre évoquées dans ce titre énigmatique, ce sont d'abord celles des bouddhas cambodgiens, sourires discrets, sereins et immuables... la marque d'un détachement que seule l'érosion peut faire disparaître. Les lèvres de pierre, ce sont aussi celles de Saloth Sar, un jeune khmer, lié à une famille aristocratique, mais qui n'arrive pas à trouver sa place dans le cursus honorum des élites colonisées. Elevé dans un temple où la morne répétition des textes suffit à son bonheur, il est envoyé dans une école française, puis dans un lycée d'élite où ses attaches familiales ne parviennent pas à masquer son malaise, et son manque d'aptitude. Comment trouver sa place dans une société colonisée dans laquelle on devrait figurer comme une élite ? Saloth Sar se meut en un bouddha souriant, lèvres de pierre scellées sur son mal être et sa culpabilité...

Mais la famille s'accroche, le vilain petit canard n'a pas d'autre option que la réussite : envoyé à Paris pour acquérir un diplôme français, Saloth Sar découvre Saint-Germain-des-Près, les voitures et le communisme... Il découvre également qu'il fait un assez bon révolutionnaire, exalté, consciencieusement radical et souriant dans toutes les circonstances... De retour au pays, il est à la fois porté par sa nouvelle culture révolutionnaire, et choqué par le contraste entre un Cambodge colonisé et qui perd son âme, et une société européenne à la fois modèle et épouvantail. Pol Pot, le maître de l'angkar et l'inspirateur du génocide khmer, émerge dans l'ombre de Saloth Sar : nourri de cette vie passée et de visions floues d'un avenir révolutionné. La pierre des lèvres de Saloth Sar a gagné son coeur, c'est désormais toute une nation qui va devoir apprendre à sourire comme le bouddha en se détachant des réalités.

Or ce même sourire s'affiche sur le visage de Dorrit, une jeune canadienne partagée entre une éducation libérale voire libertaire, les causes de son temps (la révolution) et ses causes personnelles, (la minceur, la beauté, l'épanouissement littéraire) : confrontée aux questions des siens comme aux pressions d'une société où elle a du mal à trouver sa place, Dorrit se réfugie également dans un sourire de façade et un détachement cultivé comme un trait de personnalité en soi. Sera-telle une féministe aux tendances meurtrières, ou bien cédera-t-elle à l'art et à la création pour se réconcilier avec le monde ?

Avec Lèvres de pierre, Nancy Huston cède aux charmes des vies parallèles, autour d'un thème majeur, la réaction à un monde conçu comme une agression permanente. Le dialogue qui s'organise entre le futur Pol Pot et la future Nancy Huston (Dorrit étant son alter ego) n'en est pas vraiment un, si ce n'est par la juxtaposition des évènements de la vie de Dorrit et du génocide des khmers : plutôt qu'un dialogue, on pourrait parler d'une superposition des destins, qui fait rechercher dans la vie de l'un des scènes, des émotions, des sensations éprouvées par l'autre. Dans une langue exquise, qui nous porte d'un esprit à l'autre, Nancy Huston pose la question de la construction d'une personnalité, du poids du contexte dans l'émergence de l'individu, et de ces hasards qui font d'un jeune khmer mal dans sa peau un criminel génocidaire, et d'une adolescente canadienne un écrivain de talent hanté par d'autres vies que la sienne.

L'écriture est magistrale, et surtout, empathique : Pol Pot notamment prend chair et vie, il ne se résume plus à un nom abstrait dans un décompte morbide, mais trouve sinon un sens, au moins une consistance. Le bourreau n'est pas une création du néant, il a un passé, une personnalité, une vie et surtout une logique, terrifiante, qui lui est propre. Le lecteur, fasciné, guette le dérapage, le passage à l'acte, la seconde où l'émotion transparaît derrière le masque : en nous restituant avec talent des dialogues intimes, Nancy Huston explore, par des chemins détournés, la grande Histoire, celle du Cambodge, et une histoire non moins grande, la sienne et celle de sa génération.

Un roman qui plonge dans les entrailles de l'histoire comme dans les consciences des hommes.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 03/06/2020 )
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