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A la folie...
Antoinette Peské   La Boîte en os
Phébus - Libretto 2001 /  8.4 € - 55.02 ffr. / 204 pages
ISBN : 2-85940-702-2
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Eros et Thanatos forment un couple on ne peut plus familier. Mais jamais sans doute leur union ne fut plus absolument consommée que dans ce court roman écrit en 1931 et dont la fortune éditoriale (d’abord refusé, publié dix ans après sa rédaction mais avec un tirage confidentiel, enfin reconnu et diffusé à sa juste valeur dès 1951 avant de replonger dans l’oubli) est inversement proportionnelle à l’enthousiasme qu’il suscita chez Pierre Mac Orlan, ou Jean Cocteau pour qui ce livre "ne ressemble à aucun autre".

Et s’il est vrai que l’amour à mort est un motif littéraire récurrent, il revêt dans La Boîte en os un visage empruntant à la fois à la nécrophilie, au désir frénétique, à la fascination la plus éthérée et à la tendresse la plus douce. Visage protéiforme car plongeant jusqu’aux affres de la démence : dans ce roman, on aime "à la folie" au sens le plus littéral, le plus pathologique de l’expression.

Le récit s’organise autour de la folie d’un homme, John Mac Corjeag. Fils d’un austère pasteur écossais, il manifeste, dès sa plus tendre enfance, une nature inquiète et ardente, une sensibilité exacerbée qui nourrit un indéniable talent de peintre. Très lié, enfant, à une petite voisine, Margaret O’Don, dont les yeux le fascinent, il l’épouse une fois ses études terminées. Rien que de très ordinaire dans tout cela sinon que John et Margaret, avant de se marier, avaient rompu tout contact pendant plusieurs années après que John, pris de vertige en contemplant les étranges yeux de sa compagne, lui eut jeté le contenu d’un encrier à la figure. Et leur mariage, au lieu d’être la consécration d’une passion partagée, tourne au drame lorsque John tente d’ouvrir le crâne de sa femme dans un accès de démence, geste qui se soldera par l’internement de John.

Tel est l’argument de base d’une narration à la construction extrêmement complexe où se démultiplient les situations d’énonciation au gré des nombreux narrateurs qui tour à tour interviennent et où la linéarité de la chronologie est sans cesse brisée par des retours en arrière. Un facteur d’unité malgré tout : le narrateur premier, celui qui initie le récit, le "je" par lequel s’exprime un certain Norbert. Celui-ci, professeur et ami de John Mac Corjeag, se fait récepteur attentif, collectant dans sa mémoire tous les faits passés dont il n’avait pas connaissance.

Au fil de ces récits se nouent plusieurs histoires d’amour plus ou moins abouties qui se superposent les unes aux autres, créant un effet semblable à celui d’un objet reflété par un jeu de miroirs, répercutant à l’infini une image incomplète et brouillée. Le grand-père de John, qui fut passionnément amoureux de sa femme, la perdit en couches et meurt trente ans plus tard en récitant des vers sur sa tombe. Sa mère éprouva pour celui qui devait être son époux une passion charnelle dont on devine qu’elle fut à sens unique. John et Margaret sont unis par un amour puissant mais qui se brise tragiquement contre l’écueil dressé par la quête d’absolue connaissance de l’Autre poursuivie par John. Autant d’histoires paraissant procéder d’une sorte d’atavisme de l’impossible et de l’inaccompli mais qui, à l’instar d’un lent processus d’évolution poursuivi au fil des générations, débouchent sur l’amour ultime qui fond l’une dans l’autre les âmes de Lucie, la petite-fille de Norbert, et John, le petit-fils aîné de John Mac Corjeag. Une forme parfaite puisque projetée par la mort dans l’éternité, espace atemporel où futurition et prétérition s’abolissent.

Roman optimiste, alors ? Pas vraiment, car l’amour, sous toutes ses formes, ne cesse de se réverbérer à travers le prisme de la démence, depuis la "folie douce" du grand-père Mac Corjeag qui récitait des poèmes sur la tombe de sa défunte femme à la folie la plus crue, la plus violente de John qui ira jusqu’au bout dans la nécrophilie. Norbert lui-même, ce narrateur qui assure la cohésion d’un récit complexe à l’extrême, semble, dans la toute dernière partie du roman, gagné par la folie : il est persuadé que l’âme malade de son ami s’est réincarnée dans son petit-fils qu’il finit par prendre pour un spectre. Et l’on peut douter que le discours post mortem que lui tient sa petite-fille ne soit pas le fruit de son imagination.

Mais Antoinette Peské n’affirme rien. Son art réside dans l’habile confusion qu’elle a sue maintenir entre faits avérés et perceptions subjectives (erronées ?), et dans la complexité de l’architecture narrative qu’elle a construite. Celle-ci mène le lecteur de droite et de gauche dans le temps et la raison, le laissant insensiblement perdre pied dans le flux de ce roman à nul autre pareil. Et le plaisir vient justement de ce doute permanent et de ces certitudes absentes.


Isabelle Roche
( Mis en ligne le 29/03/2001 )
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