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En grand effondrement
Marie Ndiaye   Trois femmes puissantes
Gallimard - Folio 2011 /  7,30 € - 47.82 ffr. / 332 pages
ISBN : 978-2-07-044049-8
FORMAT : 11cmx18cm

Première publication en août 2009 (Gallimard - Blanche)

L'auteur du compte rendu : Ancien élève de l’École Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines de Lyon, agrégé de Lettres Modernes, Fabien Gris est actuellement moniteur à l’Université de Saint-Etienne. Il prépare une thèse, sous la direction de Jean-Bernard Vray, sur l’imaginaire cinématographique dans le roman français contemporain.

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Norah, avocate, rend visite en Afrique à son père, qu’elle hait et craint à la fois, après de très longues années d’éloignement. Rudy Descas, ex-professeur au Sénégal, démis de ses fonctions après un scandale, est revenu en France avec son fils Djibril et son épouse Fanta, elle-même enseignante, mais qui n’a pu retrouver de poste en raison de sa nationalité étrangère. Khady Demba, jeune veuve sans enfant, est mise à la porte par sa belle-famille avec l’obligation d’émigrer en France pour renvoyer de l’argent au pays ; elle est confrontée au système corrompu des «passeurs».

Ce qui fait lien entre ces trois récits successifs réside moins dans les quelques ponts narratifs qui vont de l’un à l’autre que dans une profonde unité thématique. Les différents fils tissés par Marie Ndiaye décrivent tous avec force et précision le vacillement existentiel et identitaire d’un personnage, confronté à un bousculement de son environnement ordinaire. Il serait réducteur de relier exclusivement cette thématique aux relations entre l’Afrique et la France : certes le texte les aborde et les narrativise (la troisième histoire, celle de Khady, étant la plus évidente sur ce point), mais il brasse bien d’autres questions : celle de la femme, frontalement (et cela même si la seconde histoire suit la trajectoire d’un homme, le mari de Fanta – tour de force narratif particulièrement réussi) et celle de la famille. Ce dernier thème, qui est loin d’être nouveau chez Marie Ndiaye, revient ici massivement ; la famille, paradoxalement, n’est plus le lieu du familier et du connu, du proche, mais celui de l’étrangeté qui survient avec violence : on ne reconnaît plus son père, son fils, sa femme ; on s’aperçoit après coup de qui était son mari ou son frère. La famille apparaît comme une structure disjonctive et pesante.

Le talent de Marie Ndiaye réside dans sa capacité à instaurer un malaise profond et sournois, qui déstabilise les repères et les représentations. Entre monologues intérieurs et focalisation omnisciente, la voix narrative suit les déflagrations de l’âme et des sentiments qui touchent les personnages, dans un style très précis, souvent incantatoire et proférant (on pourrait songer à la période «indienne» de Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein et Le Vice-consul notamment). De plus, fidèle à sa manière, l’écrivain n’hésite pas à glisser quelques touches de merveilleux sombre et de fantastique. Cela crée un monde en perpétuel tremblement, où chaque objet, chaque animal devient signifiant, émanation magique et révélatrice d’un être ou d’une situation : ainsi en va-t-il de ces arbres et, surtout, de ces oiseaux qui, littéralement, planent sur chacun des trois récits.

«Femmes-oiseaux», devrait-on dire, puisque ces trois femmes puissantes s’envolent, prennent leur essor, se détachent des pesanteurs familiales, sociales et politiques (la métamorphose étant d’autant plus forte qu’elle est à la fois symbolique et littérale). En cela réside la «puissance» évoquée dans le titre du livre : la capacité pour ces femmes de choisir, de s’affirmer en tant qu’être humain libre, malgré les fers bien réels qui les capturent dans leur chair et les attachent. Il s’agit de se retrouver «hors d’atteinte, à l’abri de son inaltérable humanité». Puissance paradoxale donc, puissance malgré tout : sans doute les allusions à Rutebeuf, présentes dans le second récit, peuvent-elles alors nous éclairer ; Rutebeuf, ce poète qui, en chantant ses malheurs et sa profonde souffrance (pauvre, malade, exclu et rejeté, «en grand effondrement»), trouve sa voix et la retourne face à nous comme un défi au monde, comme une singularité absolue, une humanité qui persiste à se dire et à se poser à travers sa parole singulière.

Norah, Fanta, et Khady suivent le même trajet : renverser leur faiblesse et leur malaise en force et en affirmation de soi : «Oui, moi, Khady Demba, toujours heureuse de prononcer muettement son nom et de le sentir si bien accordé avec l’image qu’elle avait, précise et satisfaisante, de sa propre figure ainsi qu’avec son cœur de Khady, ce qui se nichait en elle et auquel nul n’avait accès en dehors d’elle-même». Si Marie Ndiaye semble douter d’une quelconque libération politique et sociale pour ces femmes, elle leur donne la possibilité de se créer une liberté intérieure individuelle, une ataraxie souveraine et puissante.


Fabien Gris
( Mis en ligne le 18/02/2011 )
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